04/11/2007

Un Manifeste Hacker (sur)

Lautramontplagiat

Voici le compte rendu de lecture du livre de McKenzie Wark, Un manifeste Hacker, paru dans le numéro 14 du Cahier Critique de Poésie, Octobre 2007.

La revue comprend deux grandes parties : un dossier consacré à un(e) poète, dans ce numéro, Jean Daive ; et une série de notes de lecture plus ou moins développées, comme celle ci. Je remercie Emmanuel Ponsart de m'avoir autorisé à la reprendre ici.

Les lecteurs intéressés par ce sujet peuvent compléter par "Le retour du manifeste".

McKenzie Wark
Un manifeste Hacker
Editions Ubiproedis et Criticalsecret
np, 20 Euros

Vous ne saviez pas que je crains les manifestes, vous allez voir que je ne crains pas les apologies.

Un

Dans un titre, " Manifeste " le plus souvent n'appelle pas d'article : manifeste de monseigneur le duc de Beaufort , manifeste du parti communiste, manifeste (s) surréaliste(s), manifeste pour l'abolition du foie gras. McKenzieWark a choisi d'en donner un au sien : curieusement, l'indéfini.

On comprend d'abord cette indéfinition comme une affectation de modestie: le livre ne représente pas le point de vue des hackers, ni ne cherche à le représenter ; il est simplement un des manifestes hackers possibles.

Il faut bien qu'une telle modestie trouve son emploi. A propos du livre de référence de Pekka Himanen, L'éthique hacker , McKenzie Wark écrit: " L'excellent travail d'Himanen a beaucoup à dire sur l'époque hacker et son opposition à l'époque marchande et pourtant Himanen essaie encore de réconcilier le hacker avec la classe vecteur. Il fait exprès de confondre le hacker avec " l'entrepreneur " ". Un plaisir de ce texte est son peu d'affinité avec l'esprit de consensus.

Les trois sources et les trois parties constitutives du manifeste hacker pourraient être : les théories de la " creative class " ; la culture critique de la société de l'information ; et la " succession contre-canonique " qui va de Lautréamont au Critical Art Ensemble, en passant par le situationnisme et Burroughs.

Le livre est une charge contre les différentes théories de la classe créative, sur lesquelles on peut s'instruire en s'amusant dans l'anthologie en ligne de Richard Barbrook, The Class of the new/ The Classes of the new.

McKenzieWark est proche de groupes comme Critical Art Ensemble, Nettime, Sarai. Avec Joséphine Bosma et Geert Lovink, il a été un des coordinateurs de l'anthologie Readme ! Filtered by Nettime, la bible du courant du " media tactique ".

"Un manifeste hacker est entre autres choses une tentative d'abstraire à partir des pratiques et des concepts qu'ils produisent ".

Il se réfère à la plupart des théoriciens qu'on voudrait black lister de ce côté ci de l'Atlantique sous l'appellation de " pensée mai 68 ". Mais c'est plus sûrement, de Lautréamont à Debord, la critique de la séparation, et la pratique du détournement et du plagiat qui marquent son travail.

Manifeste

Pour McKenzieWark, le recours au genre du manifeste signe le retour de l'histoire.

Ecrit qui annonce de nouvelles manières de voir dans la littérature, les arts, la politique, le manifeste ne cherche pas l'adhésion universelle mais à retenir un certain public par sa force démonstrative.

En ce sens la disposition fragmentée du livre n'est paradoxale qu'en apparence. Hacker, le manifeste doit bien avoir quelques unes des qualités d'un hack.

" Pour être qualifiée de hack, la trouvaille doit être imprégnée d'innovation, de style et de virtuosité technique ".

L'ambitieux rédacteur a donc imaginé de découper son texte en 16 chapitres, comprenant de 12 à 30 propositions numérotées, et classés selon l'ordre alphabétique. En multipliant les entrées et les parcours de lecture, l'ordre alphabétique est sensé rompre l'illusion téléologique (post hoc propter hoc) et favoriser la liberté du lecteur. Les deux entrées fonctionnent différemment : alors que les propositions sont organisées en séquences, les chapitres ouvrent sur le système.

La lecture du livre rappelle souvent la manipulation d'un cube de Rubik (le dernier livre de McKenzieWark s'intitule Gamer Theory ). Par exemple le premier chapitre, " Abstraction ", donne une définition générale de la notion, une politique de l'abstraction propre aux hackers, et un appel aux hackers à s'abstraire en tant que classe. " Le manifeste s'adresse à un sujet intéressé par sa propre auto-transformation ".

Abstraction, classes, éducation, hacking, histoire, information, nature, production, propriété, représentation, révolte, état, sujet, surplus, vecteur, monde : les titres des chapitres forment le lexique total du jargon de McKenzieWark, dont l'étrangeté vient du vocabulaire technique (hacker, vecteur, vectoraliste), et plus encore d'un usage déroutant de notions courantes (histoire, nature).

Il n'y a pas de documentation, de fonds de dossier, ni d'illustration littéraire. Les seuls noms propres sont ceux des auteurs cités explicitement. Le débat avec les autres théories est reporté dans les notes. Sauf quelques détournements bruyants, cet art bref use d'une écriture neutre comme celle d'un programmeur ou bien d'un juriste. Le manifeste ressemble à un jeu de cartes, un code, une coutume secrète.

En langue anglaise, le livre a été publié par les Presses de Harvard ; il a l'allure respectable d'un essai académique. Nous lisons la " Version française pour Criticalsecret par le collectif Club Post-1984 Mary Shelley & Cie Hacker Band ".

Pour une lecture aussi dangereuse, Gallien Guibert, le maquettiste, a choisi de surligner la métaphore du pavé littéraire. Il a conçu un livre énorme, le texte de chaque proposition, composé en gros caractères, occupant l'espace d'une page. L'absence de pagination impose de se référer au texte par les entrées logiques, numéros des propositions ou des notes. 

Hacker

Chez Himanen, la généralisation de la figure du hacker passe par une diffusion de l'éthique des premiers hackers, les casseurs de code. Ainsi l'éthique hacker du travail comporte: un travail non prescrit par la hiérarchie, sans séparation entre la conception et l'exécution, avec une coopération directe.

McKenzieWark propose une orientation toute différente, en somme un retour aux classes sociales. Il y a une classe hacker en formation, définie, comme il le dit, de manière " crypto-marxiste ". La classe hacker a un adversaire : la classe vectoraliste. Elle se définit par sa position dans les rapports de propriété, ici, la propriété intellectuelle, mais aussi par une pratique commune, l'abstraction, et par une certaine tendance subjective.

La classe vectoraliste n'est pas le groupe des médiatiques. Localisée d'abord au croisement des industries culturelles et des industries de l'information, elle est plus précisément la classe qui maîtrise les réseaux comme forces de perception à distance et combine cette technologie avec l'appropriation de l'information. C'est le cœur de la domination, où les valeurs sont arrêtées et le consensus fabriqué.

Dans la propriété intellectuelle, l'auteur n'attaque pas le droit d'auteur, ni même le brevet, mais leur systématisation et leur extension à toute la culture et toute l'information, en même temps que la confiscation réelle des créateurs, petits ou grands.

Les hackers sont les bûcherons et les amoureux de l'abstraction. " Nous produisons de nouveaux concepts, de nouvelles perceptions, de nouvelles sensations à partir de données brutes. Quel que soit le code que nous hackons, serait-il langage de programmation, langage poétique, mathématique ou musique, courbes ou couleurs, nous sommes les extracteurs des nouveaux mondes ". McKenzieWarck détourne la formule de Marx sur le pouvoir d'abstraction réelle du capital, interprété par Deleuze comme force de déterritorialisation.

L'abstraction est donc conflictuelle. La subjectivité du hacker (et de la classe hacker) s'expérimente à l'occasion de ce conflit. Hacker est aussi le public qui refuse la tâche que lui assigne la classe vectoraliste, celle de sujet en tant que consommateur.

Les traits dogmatiques du personnage du hacker dessiné par McKenzieWark (esthétique, subjectivité, pratique, antagonisme, place par rapport à la propriété) tranchent avec l'indécision ou le pragmatisme habituel des théories critiques de la " société de l'information " (Voir, par exemple, Geert Lovink, Le principe d'inconnexion).

Cette franchise devrait déplaire.

Web - log

Richard Barbrook: The class of the new

Critical Art Ensemble

Nettime

README! Filtered by NETTIME

Sarai

Kenneth Mc Kenzie Wark

Gamer Theory

Critical Secret

Geert Lovink

NB: Le texte cité de Geert Lovink est paru dans "Philosophies entoilées", Rue Descartes n°55, coordonné par Paul Mathias, PUF, 2007

   

30/10/2007

Barcamp à Marseille

Surtoutpasdequestions Peut être ne savez vous pas tout à fait ce qu'est un "barcamp"?

Moi non plus. J'en saurai plus après avoir participé à celui que la Fing Marseille (Renaud Francou) organise demain.

Je proposerai de continuer le débat de la semaine passée: "Après le passage de Mc Kenzie Wark à Marseille: comment passer des logiciels libres (ou des Creative Commons) à la Culture Libre?"

Dans le cadre du Festival MAIN, MediaArtImageNumérique.

http://barcamp.org/BarCampMarseille1

09/10/2007

Culture libre, Culture hacker à Marseille

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Les Rencontres Place Publique organisent dans le quartier du Panier à Marseille une série de débats sur le thème "Culture libre, culture hacker".

"Pour initiés et amateurs"

25 Octobre, 18h00 au cipM

"Attitude, manifeste & éthique hacker"

Avec McKenzie Wark, Stephen Wright, Patrice Maniglier, Alain Giffard.

26 Octobre, 17h00, mairie du second arrondissement

"Culture libre, institutions culturelles, économie marchande"

Avec Patrice Maniglier, Thierry Crouzet, Arnaud Esquerre, Paul Mathias

27 Octobre, 14h au cipM

"La culture libre peut elle briser la chaîne du livre?"

Avec David Giannoni, Patrick Lowie, Aliette Guibert, Alain Giffard.

Les Rencontres Place Publique sont organisées par Jacques Serrano.

Hacker_cover_full_ok Je publierai sur ce blog, avant ces journées, soit le compte rendu du livre de McKenzie Wark, A Hacker Manifesto, que je viens de faire pour CCP Cahier critique de poésie, soit des notes que je suis en train de prendre.

05/10/2007

Design, media, critique, transclusion, hommage à Ted Nelson

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Voici le texte de mon intervention à la soirée d'hommage à Ted Nelson, au Cube, le 02 Octobre 2007

Avant de passer la parole à Ted, et en guise de présentation ou d’introduction – en réalité ce n’est ni une présentation, ni une introduction, mais plutôt un hommage – je voudrais en quelques mots m’interroger devant vous sur cette question : ce que Ted Nelson, la personne et l’œuvre, nous ont apporté et nous apportent à nous, français qui nous intéressions et nous intéressons à ces questions.

Pour cela, j’ai choisi quatre entrées, quatre traits. 

DESIGN

La première entrée, c’est le mot design, design et designer. Ted Nelson se définit comme un designer, comme quelqu’un qui « produit des designs ».

Avant de rencontrer Ted Nelson en mars 91, j’avais lu un de ses textes qui m’avait beaucoup marqué. C’était un article intitulé « The right way to think about software design » (1).

En France, l’emprise intellectuelle de France Télécom à l’époque était telle qu’on continuait de présenter la nouvelle version du minitel comme le terminal du futur. Mais chez ceux, de plus en plus nombreux qui pariaient sur le PC en réseau, la plupart était fasciné par l’interface et la métaphore du « bureau ». Et l’article de Ted, dont le titre était une sorte de détournement de l’article classique de Vannevar Bush « As we may think », s’en prenait précisément à cette métaphore du desktop et s’efforçait de poser les principes d’un bon design.

Nous découvrions ainsi qu’on pouvait opposer à la démarche strictement ingénieriale qui prévalait dans les méthodes de conception ou de conduite de projet informatique une autre approche, plus abstraite, plus globale, plus innovante qui était celle du designer.

Plus abstraite, plus globale, plus innovante, mais aussi plus intuitive, plus intellectuelle, et finalement plus artiste. Il était déjà difficile de définir en France le design, en tout cas le design dans le domaine du texte, de l’ordinateur. Il n’est pas sûr que nous ayons beaucoup progressé sur ce point.

J

e comprenais le terme par référence à ma formation typographique, mais beaucoup plus généralement comme un équivalent du mot latin « Ars ». C’est à dire indissolublement un savoir (arts libéraux et arts mécaniques du Moyen-Age), un savoir faire, une orientation technique, une méthode, et un dispositif qui n’est jamais une simple illustration, une démonstration, une maquette, mais qui est l’œuvre elle même.

Ars memoriae, ars legendi (Hugues de Saint Victor), ars scribendi. Par exemple, la définition du dispositif de Gutenberg est celle d’un « art d’écriture artificielle ». Mais comment ne pas citer la définition que Gutenberg donnait de son propre travail : « Kunst und Afentur », « Art et entreprise », et, pourquoi pas, « Art et aventure » (2).

Certains auteurs modélisent leurs propres intuitions, et conceptions sur l’activité intellectuelle, non pas à travers des essais philosophiques ou des énoncés scientifiques, mais au moyen de dispositifs techniques, d’arts. Les arts de Raymond Lulle, grand écrivain et philosophe catalan, n’étaient pas seulement des traités, mais aussi des dispositifs interactifs de mémoire et de rhétorique, qui devaient « fonctionner ». Le théâtre de mémoire de Giulio Camillo, le Champfleury de Geoffroy Tory, véritable traité du design des lettres, tous les deux à la Renaissance, sont d’autres exemples.

Pour un français, la notion de design est ici hautement intéressante, parce qu’elle asseoit et centre l’approche culturelle dans un secteur dominé par la fusion de la techno-science et du marketing.

MEDIA

Deuxième entrée : media, ou medium.

Il y a une vingtaine d’années, le multimédia était un thème permanent de l’industrie informatique. L’idée qui prévalait était que le support numérique permettait de rassembler textes, images, sons, programmes et les différents contenus dont ils étaient les matériaux.

Ce qu’apportait Ted Nelson était un point de vue bien différent : oui, l’ordinateur en réseau avait la potentialité d’un media, mais ce média serait fondamentalement original, il fallait inventer quelque chose pour actualiser ce potentiel du réseau. D’où sa proposition, à travers Xanadu, de proposer l’hypertexte comme format générique de ce nouveau médium, comme hypermedia.

Un mot pour illustrer l’importance de cette thèse : la critique du Wysiwyg (lire sur l’écran comme sur le papier et donc prendre le papier comme modèle de l’écran) a été la condition de l’ouverture vers une lecture numérique.

Aujourd’hui, la plupart des commentateurs chroniquent le rôle de média de l’internet, du web, etc. Par exemple on commente la concurrence entre les blogs et les journaux, mais on est encore dans le wysiwyg, ils n’ont toujours pas compris l’hypertexte.

Dans la philosophie de l’hypertexte, on ne peut pas séparer la conception du travail intellectuel (l’hypertexte comme mode d’écriture non séquentielle, je dirais comme manière de soutenir sa pensée sans la contrainte séquentielle), du design du nouveau medium. Il faut traiter à la fois et l’un et l’autre.

Par exemple, Ted Nelson présentait bien Xanadu comme un système de publication. Mais cela ne signifie pas que, comme nous le voyons sur le web, la publication, très vaguement et très succinctement hypertextuelle de textes qui sont non seulement séquentiels, mais ultra-séquentiels (la plupart des textes d’expression sur les blogs sont ultra-séquentiels) puisse être qualifiée d’hypertexte.

CRITIQUE

C’est une transition toute trouvée avec ma troisième entrée : critique.

Il y a dans l’aventure de Ted Nelson une dimension agonistique et même polémique.

Il a critiqué les terminaux passifs et l’informatique centralisée (Computer’s Lib), les mauvais designs, le wysiwyg, la métaphore du bureau, aujourd’hui l’orientation du web. Cette critique a pour lui quelque chose d’amer, d’usant mais c’est aussi pour nous quelque chose de très précieux.

Nous avons besoin de consensus, mais nous avons aussi besoin de dissensus, de critique. Or, particulièrement en France, le discours ambiant sur les technologies de l’information penche clairement vers un consensus immodéré, excessif. Consensus, du rapport Nora Minc aux années 90, autour de l’ingéniérie et de l’industrialisme d’état. Consensus depuis, en sens contraire, dans la direction d’une imitation et d’une adoption de la technologie « telle qu’elle est ».

Il nous manque le débat et la critique sur la technologie même, le media, le design.

Or je crois que nous ne pouvons pas discuter de tout : le droit, les usages, les inégalités, en « oubliant » de discuter le cœur même de la question, le contenu du medium qui joue un rôle de plus en plus central dans les relations sociales comme dans les processus d’individuation.

Il y a une chose qui a changé depuis ces années où les idées de Ted Nelson ont commencé à être connues des français. Depuis le milieu des années 90, une génération entière s’est habituée au numérique, au PC, aux réseaux, etc. Les critiques que nous pouvons mener, par exemple en nous appuyant sur les conceptions de Ted reposaient à la fois sur une situation ouverte, diverses pistes technologiques et médiatiques étant possibles, et d’autre part sur notre connaissance des medias antérieurs.

L’hypertexte de Ted Nelson ne tourne pas le dos à la littérature ; il est au contraire fidèle à l’idée même de littérature. Mais cette génération peut être tentée de considérer les dispositifs actuels, (le web , les blogs…) avec leur conservatisme et leur fermeture, comme les dispositifs de référence, prendre le mauvais design pour le bon, le pseudo hypertexte pour le vrai, et être non seulement peu encline à la critique de la technologie, mais être même privée des moyens de la conduire.

C’est donc notre responsabilité de faciliter le dissensus et la critique.

TRANSCLUSIONS

Par ces quelques mots, je n’ai pas voulu décrire la réception du travail de Ted Nelson en France. Je me suis contenté d’une perspective ; dans cette soirée nous en verrons d’autres.

Le dernier trait, la dernière entrée appartient au lexique de Ted Nelson et à notre jargon de l’hypertexte, c’est la « transclusion ».

La première fois que j’ai lu le nom de Ted Nelson, c’était dans une bibliographie de Jacques Virbel, dans un livre de nos amis de Paris 8, coordonné par Roger Laufer qui, plus tard, a reconnu l’importance de Ted Nelson dans son « Que sais je ? » sur l’hypertexte (3). J’avais été frappé par le titre « Literary machine ». Plus tard, nous avons invité Ted, en 1991, à intervenir comme expert sur le projet de la Bibliothèque de France (4).

Depuis cette époque, à de nombreuses reprises, nous tous avons pu repérer ici et là des idées ou des morceaux de réalisation technique qui devaient beaucoup au travail de Ted. Parfois explicitement, d’autre fois sournoisement.

J’aimerais définir la transclusion, d’une manière que j’espère vous ne trouverez pas trop sentimentale, comme l’amitié entre les textes.

Et c’est donc sous le signe de la transclusion que j’exprime à Ted Nelson notre reconnaissance et vous invite à l’applaudir.

(1)  Dans un livre coordonné par Brenda Laurel "The art of human-computer interface design ", Apple 1990 et Addison Wesley, 1995

(2)  Sur le design, en particulier sur le vocabulaire autour de « design », voir Vilém Flusser « Petite philosophie du design », Circé, 2002.

(3)  « Le texte en mouvement », sous la direction de Roger Laufer, Presses Universitaires de Vincennes, 1987

(4)  Xavier Dalloz était l’organisateur de ces réunions. A celle-là était aussi intervenu Ben Davis du MIT.

25/09/2007

Ted Nelson au Cube

Portraittednelson Le 2 Octobre prochain, Ted Nelson sera au Cube d'Issy les Moulineaux.

A l'occasion de ses soixante dix ans, ses amis français organisent une soirée d'hommages. " Séance studieuse " dit le Cube, organisateur de cette rencontre.

J'aurais le plaisir d'introduire Ted Nelson qui prendra la parole. Pierre de la Coste et Jean Pierre Balpe interviendront aussi.

Mardi 2 Octobre, 20 h 30.

Le Cube - Art 3000

20 Cours Saint Vincent. 92130 Issy les Moulineaux

Réservation: 01 58 88 30 00

lesiteducube

culture.fr

site de Mark Bernstein

18/09/2007

Le public des lecteurs numériques

Vittorio_matteo_corcos Ce texte fait suite à "Lectures industrielles", l'ensemble formant la dernière partie d'une étude remise au ministère de la Culture et de la Communication, intitulée, "Lire, les pratiques culturelles du numérique".

Rôle et responsabilité des lecteurs numériques

Que fait le public des lecteurs numériques ? Après avoir décrit les opérations qui constituent la lecture numérique comme faire (1), examinons le rôle, et même la responsabilité, du public dans la fabrication sociale de la lecture numérique.

Nous avons déjà rencontré la plupart des éléments constitutifs de ce rôle.

1/ Les activités du lecteur sont à la base du fonctionnement du web comme réseau médiatique. Sans les liens hypertextuels, les sites ne seraient que des arborescences parallèles, le réseau n'existerait pas. Sans l'activité consistant à établir de tels liens en tant que liens de lecture, la mise en réseau (la " réticularité ") serait embryonnaire.

2/ Le lecteur numérique prend en charge une partie consistante de la technologie de lecture. Sans le lecteur, avant son intervention, le numérique ne propose qu'une technique par défaut. On peut même poser qu'à partir des moyens techniques existants, le lecteur fait advenir une sorte de technologie-mouvement dont il assume la cohérence et la consistance.

3/ Le lecteur numérique a une double responsabilité, par rapport au texte numérique, et par rapport à sa lecture. C'est lui qui assure la " clôture " technique du texte au cours de la navigation et le définit comme bon à lire. C'est lui qui décide du type de lecture auquel il va se livrer, et adopte les compromis nécessaires, notamment pour la lecture approfondie.

4/ Les lecteurs forment le public. Certains internautes adoptent bien sûr un comportement de consommateurs. D'autres s'en tiennent à un rôle d'utilisateurs, venant télécharger un fichier ou prendre connaissance des mises à jour d'un petit nombre de sites. Mais il suffit de comparer la lecture sur le web avec la pratique d'interrogation des bases de données pour saisir la spécificité du lectorat numérique comme public.

C'est un public général en cela qu'aucun prestataire sur le web n'a réussi à capter durablement un public particulier autour d'opérations de lecture. C'est un public qui s'institue autour de sa pratique technique même si les appartenances sociales ou générationnelles jouent évidemment un rôle. C'est surtout un public qui tend à s'auto - instituer dans son rapport avec les industries de l'information. Un travail systématique permettrait sûrement d'identifier diverses écoles de lecture. Les auteurs de l'ouvrage " Lire, écrire, récrire " développent la notion intéressante de " prédilection sémiotique " qui pourrait permettre de rapprocher les deux approches de sémiologie du texte et de psychologie de la lecture.

Mais le point clé me semble bien être l'émergence d'une conscience de public, d'un sentiment d'appartenir à une même société de lecteurs. Cette société se constitue autour de la publication et de l'échange des lectures. C'est en quelque sorte un grand club de lecture numérique.

5/ Enfin c'est au(x) public(s) des lecteurs numériques que revient finalement le rôle de se former collectivement. Imiter, copier, renseigner, livrer des secrets, critiquer : la lecture comme les autres pratiques numériques s'accompagnent d'une circulation du savoir - faire, une sorte de compagnonnage en réseau. On sait que cette dimension est particulièrement importante dans l'orientation du peer-to-peer, des logiciels libres et des " creative commons ".

Au vu de ce tableau, on pourra s'enthousiasmer sur l'autonomie d'un tel public ou se demander si la barque du lecteur numérique n'est pas un peu trop chargée. Au delà de la figure du lecteur, j'adresse cette interrogation à toutes les théories de la subjectivité numérique.

Mais dans tous les cas, on ne peut éviter de voir une contradiction entre le rôle fondamental du lecteur numérique et sa situation de nain juridique : beaucoup de responsabilité et pas beaucoup de reconnaissance.

Pour un droit du lecteur

A peu près aussi ignorée que la lecture numérique elle même jusqu'à une date récente, la question du droit du lecteur est de plus en plus reconnue et pourrait bientôt être considérée comme une des meilleures illustrations du droit de la " société de la connaissance ".

Le point de départ est des plus obscurs. Un spécialiste présente la situation juridique du lecteur en deux points: absence d'individualisation du lecteur, absence de protection spécifique du lecteur.

En 2005, je résumais ainsi la situation :
a/ le ou les lecteurs ont peu de " droits ",
b/ ce peu, ils ne l'ont pas en tant que lecteurs,
c/ le lecteur est une préoccupation exceptionnelle des textes juridiques (à la lettre : ce peu de " droits " sont des exceptions au monopole de l'auteur),
d/ le lecteur n'est pas un sujet juridique,
e/ il n'y a pas de droit du lecteur.

Ce " peu de droits " n'est pas rien. Il comprend d'une part, le droit d'accès à l'information, d'autre part, l'exception pour copie à usage privée, ainsi que le régime des citations qui, pour partie, concerne l'activité de lecture.

Nous sommes habitués à considérer que la liberté d'expression, la mise en circulation des textes sont les fondements du " droit de lire ", l'accès n'étant limité que par des conditions économiques ou matérielles, sauf quelques situations où l'espace privé est limité légalement (prisons, enceinte militaire). Sur un plan logique, les choses sont pourtant séparées : il peut y avoir censure de l'écriture et/ou censure de la lecture. Historiquement le droit de lire, c'est à dire le droit de " tout " lire a été reconnu et organisé (c'est à dire limité) par le Décret de Gratien au XIIème siècle. Il n'était évidemment pas question de liberté d'expression.

Dans le cadre du numérique, le développement des techniques d'identification, de contrôle et de gestion des droits, et la fusion des industries culturelles et des industries de l'information ressuscite cette séparation des deux libertés et des deux contrôles.

C'est cette situation qui est à l'origine de la fiction à succès de Richard Stallmann, " Le droit de lire "(The road to Tycho).

Je n'envisage pas ici d'examiner les différentes pistes juridiques en la matière.

Mon propos est seulement de montrer en quoi la question de droit éclaire de manière singulière la pratique et le rôle du lecteur numérique. Il semble en effet que l'institution d'un droit du lecteur ne manquera pas de s'imposer, et cela en fonction de quatre grandes logiques distinctes.

Si le droit à la lecture est peu organisé, il n'en forme pas moins un droit coutumier qui est au cœur de nos activités culturelles. Personne ne songerait à remettre en question le droit de prendre des notes à partir d'une lecture. Il serait inconcevable que le numérique emporte un recul politique ou culturel de la lecture en général.

Sont concernés ici les grandes fonctionnalités de lecture, dans la mesure où elles caractérisent la lecture en général, et le droit du public à accéder aux textes (domanialité publique, droit d'usage du public sur les collections publiques). Par exemple, un tel droit trouvera à s'appliquer ou à se poser pour la mise en place des futurs services de lecture numérique des bibliothèques publiques.

La deuxième logique est la protection des lecteurs par rapport à la tendance à l'industrialisation de la lecture. Qu'il s'agisse de commercialiser les actes de lecture, ou de les contrôler, la défense de la vie privée (" privacy ") des lecteurs numériques est devenue un sujet brûlant. La défense de la vie privée recouvre les lectures, mais aussi les lecteurs, à cause du croisement possible entre des sources diverses de renseignement.

La défense de la vie privée du lecteur permet d'établir un début de statut culturel de la lecture. Dans une décision isolée, mais de grande portée, le Conseil Constitutionnelle a considéré qu'on ne pouvait pas faire des lecteurs " les objets d'un marché ".

La troisième logique participe de la reconnaissance du rôle du lecteur pour le web, la technologie, le texte, la lecture, le public et sa formation. Aujourd'hui le lecteur prend en charge des opérations qui sont au fondement du fonctionnement de l'internet. Il exerce une responsabilité et il a conquis un pouvoir. On voit mal comment ce pouvoir pourrait ne pas être reconnu. C'est d'ailleurs ce que signifie l'insistance sur le Web 2.0. : l'internet dépend de plus en plus des internautes, de leur pratique, notamment la lecture. Cette reconnaissance peut prendre des formes multiples : charte de droits, association à la gouvernance de l'internet. A un moment ou à un autre, la question de l'économie de la lecture se posera aussi puisqu'elle est la cible des industries de la lecture.

Une approche plus globale, mais dans laquelle la fonction générique de la lecture est incluse, fait référence au statut des biens informationnels et de leur accès dans la " société de la connaissance ". C'est ce que Philippe Aigrain appelle les " droits intellectuels positifs ", ici articulés au statut des biens informationnels (biens communs ou propriété). Aigrain cite : le droit d'accéder, de citer, de référencer et de créer un lien.

Nouveaux savoirs, nouvelles ignorances

Parmi les rôles et responsabilités du lecteur, nous avons rencontré la formation. Et cette sorte d'auto-didaxie collective contraste avec l'abstention des puissances publiques et le formatage des lectures industrielles.

Que signifie donc: constituer un savoir-lire numérique, l'apprendre et le transmettre ?

Le vif débat qui s'est engagé aux Etats Unis à propos de l'utilisation des logiciels de calcul dans l'enseignement, les remarques de plus en plus fréquentes des enseignants, aussi bien à l'université qu'au lycée, sur les exercices faits " à coups de copier - coller " ne me semblent pas devoir être considérés a priori comme des phénomènes marginaux, inévitables dans une phase d'appropriation de la technologie par les établissements d'enseignement.

En ce qui concerne notre sujet, la question de fond est celle de la culture de l'écrit numérique. J'emploie " culture de l'écrit " pour ce que les Anglais appellent " literacy "(2). Cette question est centrale ; elle est au cœur de la problématique de la " société de la connaissance " ; je ne peux faire beaucoup plus ici que la mentionner en l'éclairant à partir du point de vue spécifique de la lecture. La formule de " culture de l'écrit numérique " avec son emphase a l'avantage de souligner que nous sommes bien en face d'un savoir et d'une compétence qui ne sauraient nullement se réduire à l'aisance avec l'ordinateur, la virtuosité dans le maniement des périphériques, ou la rapidité pour répondre aux sollicitations des situations interactives.

Un exemple simple de cette " culture de l'écrit numérique " est la difficulté qu'éprouvent un grand nombre de débutants dans leur apprentissage de l'internet à saisir correctement les adresses des sites. Une des erreurs les plus fréquentes est l'oubli ou la saisie défectueuse du point. Il y a à cela plusieurs raisons.

Le novice est confronté au caractère discret du codage numérique. Le grand public en a déjà une certaine expérience avec les codes des cartes bancaires, des immeubles... Mais précisément notre savoir-compter nous a complètement familiarisés avec la distinction des nombres. En revanche, et particulièrement dans l'activité d'adressage, métaphore ici adoptée par l'informatique et mal comprise des utilisateurs, le point et les autres signes de ponctuation sont particulièrement tolérants à l'erreur, dans le monde analogique, par exemple pour rédiger une adresse sur l'enveloppe  du courrier.

D'autre part, l'organisation des adresses, selon le format http, et sa syntaxe sont des notions complexes et difficiles à retenir. Enfin, malgré une similitude apparente de présentation (la ligne d'adresse), la signification du point dans l'orthographe numérique et dans l'orthographe classique diffère profondément.

Le débutant doit donc inhiber un certain nombre de connaissances qu'il a sur le point de ponctuation. Et plus le formateur (ou le design) insiste sur l'analogie, plus la difficulté à oublier les règles de l'orthographe de référence est grande. Le nouvel utilisateur a de très bonnes raisons de se tromper. Je crois que ce simple exemple du point dans l'adresse illustre bien les caractéristiques de la culture de l'écrit numérique et la difficulté de combiner les deux savoir-faire.

En ce qui concerne le savoir-lire, des difficultés spécifiques sont attachées à chacun des rôles et responsabilités qui ont été énumérés ci dessus. J'en proposerai cependant une présentation transversale en dégageant plusieurs niveaux de savoir faire auxquels sont rattachés des blocs de contraintes et de difficultés.

Le premier niveau est celui qui relève du texte numérique, comme objet technique et comme medium. L'exemple du point entre dans cette catégorie. Ici les difficultés que rencontrent en particulier les psychologues s'appellent " désorientation ", " surcharge cognitive ". Les contraintes tenant à l'apprentissage de la " grammaire " du texte numérique sont d'autant plus fortes que cette grammaire est instable, évolutive. Le lecteur doit se mettre dans cette position de surplomb, c'est à dire de maîtrise, où il accepte que les conventions ne soient pas établies, au risque de la complication, mais avec le plaisir de participer peut être à leur élaboration.

Un autre type de savoir textuel mobilisé par la lecture numérique est ce savoir qu'on pourrait appeler " littéraire ". C'est précisément lui qui intéresse ou inquiète les professeurs de lettres dont les élèves utilisent le web.

Dans le monde du texte imprimé, les textes sont organisés en genre, d'après leur contenu littéraire et/ou d'après leur forme matérielle. Ces diverses classes de texte se distinguent à l'œil nu : un quotidien, un magazine, une revue d'idées, un dictionnaire, un livre pratique, un roman. D'autres indications données par le péritexte (titre, couverture, typographie) permettent de distinguer la fiction, l'essai, la poésie.

Sur le web, d'autres conventions existent pour distinguer les genres, et associer une certaine forme à un certain contenu. Par exemple, un lecteur des Skyblogs saura reconnaître un blog d'un autre site, un Skyblog d'un autre blog, et même un Skyblog de telle catégorie d'un autre. Mais ce type de connaissance ne lui sera pas très utile pour distinguer un " blog de connaissance " (" knowledge blog "), qui se signalera par de toute autres conventions, d'un blog d'expression individuelle. Les connaissances des lettrés numériques ne sont pas les mêmes, ce qui est habituel. En revanche, contrairement au monde imprimé, il y a peu d'espace commun établi entre les différentes pratiques de lecture à ce niveau. Le web est plutôt élitiste de ce point de vue.

Nous avons déjà, à propos des opérations de prospection, évoquer les positions, ou postures, de simulation. Cette notion nous permet de faire revenir l'origine en quelque sorte professionnelle des opérations de lecture. Le numérique permet à l'utilisateur de prendre une autre position, en testant une opération extérieure à son habitus. Il n'a pas besoin d'avoir la compétence pour cela puisque c'est le système technique qui lui donne. Mieux, il ne court aucun risque à tester cette technique qu'il ignore, puisque l'automatisation et la rapidité des traitements lui permettent de procéder par répétition d'essais et d'erreurs.

La simulation est loin de se limiter aux seules activités de prospection, comme l'utilisation d'un moteur de recherche. Elle concerne tous les traitements du texte où la technique produit une puissance de simulation : utiliser un moteur c'est simuler l'activité d'un bibliothécaire, personnaliser son navigateur ou utiliser un logiciel comme Netvibes c'est simuler le comportement d'un journaliste devant son dossier de presse, stocker des centaines de textes sur son disque dur c'est simuler le travail du documentaliste, etc.

Or la simulation seule n'entraîne pas de transfert de compétence ; elle ne fait qu'enrichir les connaissances déjà acquises. Le lecteur qui ne dispose pas de ces connaissances est dans une posture de simulation décalée, presque inversée, puisqu'il met en œuvre des traitements, notamment automatisés, correspondant à une compétence de lecture qu'il ne possède pas. Il est assez évident que les risques de la simulation sont autant à craindre dans le cas de la lecture numérique que dans celui de l'usage des calculatrices scientifiques dénoncé par les mathématiciens américains.

Il y a une erreur de perspective que les documentalistes des collèges et lycées relèvent souvent : les élèves prennent au pied de la lettre le discours d'accompagnement des industries de l'information selon lequel on trouve toute l'information du monde sur internet. Cette idée qui apparaît absurde à beaucoup d'adultes est très répandue et solidement établie. Elle traduit admirablement la croyance en la force de la simulation. Malheureusement, on ne trouve pas sur internet d'information sur les informations qui ne sont pas sur internet.

Finalement ce n'est pas seulement l'accès et la prospection, mais toute l'activité de lecture qui peut être simulée.

Enfin le dernier niveau de savoir faire est celui qui permet de distinguer et d'associer, dans le cadre du numérique, lecture d'information et lecture d'étude.

La lecture d'étude conserve aujourd'hui un caractère hybride, elle associe écran et papier. Les lecteurs confirmés n'ont pas de difficultés à maîtriser ce caractère hybride. Ils ne confondent pas information et connaissance structurée. Ils ont appris à suspendre la navigation et clôturer le texte pour mieux se concentrer. Ils savent utiliser les formats les plus divers pour lancer une investigation informatique du texte, ou simplement conserver leurs annotations.

Mais la situation est bien différente pour le lecteur débutant, qu'il s'agisse de sa connaissance du texte numérique comme objet technique, de sa compétence littéraire, ou de sa capacité à maîtriser une position de simulation. Si ce lecteur ne dispose pas d'une bonne formation lui permettant de distinguer les diverses pratiques de lecture, c'est à dire d'une bonne culture de l'écrit, les difficultés qui viennent d'être rappelées joueront toutes dans le même sens : la confusion sur la signification culturelle profonde de ce qu'il effectue sous l'étiquette d'une opération de lecture.

Fin

(1) Dans la deuxième partie de l'étude.

Références Bibliographiques

AIGRAIN P. Cause commune, l'information entre bien commun et propriété, Fayard, Paris, 2005.
GIFFARD A., Idée du lecteur, in TRON C. et VERGES E. " Nouveaux médias, Nouvelles écritures ", Editions de l'entretemps, Vic la Gardiole, 2005
GIFFARD A., La lecture numérique, une activité méconnue, Les cahiers de la librairie, n°5, nov 2006.
SOUCHIER E., JEANNERET Y., et LE MAREC J. éd, Lire, écrire, récrire, Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Bibliothèque publique d'information, Paris, 2003.
STALLMAN R., Le droit de lire, in BLONDEAU O. et LATRIVE F. " Libres enfants du savoir numérique ", Editions de l'éclat, Paris, 2000. Publié initialement dans les Communications of the ACM, volume 40, n°2, 1997.

A titre d'information, voici le sommaire de l'étude complète (56 pages)

" LIRE. Les pratiques culturelles du numérique "

INTRODUCTION : LECTURE, LECTURE NUMERIQUE      

Une activité méconnue         
La lecture comme pratique       
Plan de l'étude         

1. LES TECHNIQUES DE LECTURE NUMERIQUE      

1.1. BREVE HISTOIRE DES MOYENS TECHNIQUES      

Lecture à l'écran

L'hypertexte      
Le web         
Lecture sur le web         

1.2. L'HYPERTEXTE COMME VISION DE LA LECTURE    

La convergence de la théorie littéraire et de la technologie 
Lecture de l'hypertexte         

2. LA LECTURE NUMERIQUE DU POINT DE VUE DU LECTEUR 

2.1. LE LIRE NUMERIQUE COMME FAIRE      

La navigation         
Le marquage          
La copie          
La prospection       
L'annotation          
La structuration         
Réseau de textes, réseau de lectures      
Un premier bilan         

2.2. AUX LIMITES DE LA LECTURE NUMERIQUE      

Les limites de la lecture numérique d'après les psychologues   
Lecture d'information, lecture d'étude      
Deuxième bilan sur la lecture numérique      

3. LA SOCIETE DES LECTEURS      

3.1. LES LECTURES INDUSTRIELLES      

L'industrie de la lecture         
Commercialisation des lectures       
Le décentrage vers l'espace public      

3.2. LE PUBLIC DES LECTEURS NUMERIQUES      

Rôle et responsabilité des lecteurs numériques    
Pour un droit du lecteur         
Nouveaux savoirs, nouvelles ignorances      

Sources          
Notes            
Bibliographie sélective       

10/09/2007

Lectures industrielles

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J'ai remis en juin 2007 au ministère de la Culture et de la Communication un étude intitulée " Lire - les pratiques culturelles du numérique ". Cette étude comporte trois parties : " les techniques de lecture numérique ", " la lecture numérique du point de vue du lecteur " (le lire numérique comme faire), et la dernière partie, intitulée " La société des lecteurs ", que je mets ici en circulation en attendant la publication de cette étude et des autres contributions.
...

Introduction

Cette troisième et dernière partie est consacrée aux lecteurs numériques, ou, plus précisément aux lecteurs, du point de vue de la lecture numérique.

L'analyse habituelle des pratiques culturelles est fondamentalement sociologique ou anthropologique. Elle vise à travers l'analyse des pratiques ou des usages, à révéler quelque chose des sociétés ou du public. C'est par exemple le cœur du courant des " cultural studies "(1). Cette analyse porte sa critique sur deux réalités apparemment connues : une activité culturelle, comme lire ou écrire, et une société, comme la société contemporaine occidentale.

Par comparaison, l'analyse des pratiques numériques comme pratiques culturelles, confronte plutôt deux inconnus : le faire technologique, ici, lire, et son sujet. On peut considérer que ce sujet est la société ou l'individu en général. C'est le point de vue adopté, par exemple, dans la plupart des politiques contre la " fracture " ou le " fossé " numérique. On peut aussi considérer le faire technologique plutôt comme une relation sociale, en tant que telle, et le cadre d'un processus distinct de subjectivation, individuelle ou collective.

Ici je cherche seulement à collecter quelques éléments d'enquête qui permettront de mesurer la distance entre l'institution du lecteur classique et celle du lecteur numérique. Car elle est grande.

La première différence, si évidente qu'elle en est aveuglante, est l'absence à peu près totale du rôle direct d'une puissance publique dans l'institution du lecteur numérique.

Les pouvoirs publics, politiques ou religieux, qui, à d'autres époques, jouaient le rôle principal, n'ont presque aucune influence directe sur le processus, ayant décidé, dans beaucoup de pays, de ne pas influer sur l'orientation de la technologie, et dans la plupart, de se limiter à une vision étroite et empiriste de " l'alphabétisation numérique " qui porte si mal son nom.

Une conséquence directe de cette abstention est le caractère opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique. Il serait évidemment commode d'approcher le lire numérique, en confrontant la pratique réelle à sa référence publique, quelle qu'elle soit et quoi qu'on en pense. Mais je n'ai jamais entendu personne accorder la moindre importance à l'influence qualitative du contenu des formations publiques sur l'orientation technologique ni sur la pratique, et cela indépendamment de l'importance variable des efforts d'alphabétisation numérique.

C'est ainsi que la lecture numérique confronte deux, et seulement deux grandes catégories d'acteurs : les industries de l'information, en tant qu'industries culturelles, et le public des lecteurs numériques. A leur rencontre s'institue la société des lecteurs numériques.

LES LECTURES INDUSTRIELLES

Pour mesurer le caractère proprement inouï de la lecture industrielle, et avant d'en examiner le contenu, il faut rappeler que le principe auquel nous sommes habitués est celui d'une séparation des deux ordres : normalement nous considérons la lecture comme une pratique culturelle radicalement étrangère à l'industrie.

En ce sens, on partira de la double distinction entre, d'une part, technologie et industrie, et, d'autre part, texte et lecture.

Il y a bien une technologie de la lecture, dans le sens où Sylvain Auroux parle d'une technologie de la grammaire (et même de la grammaire comme technologie). Elle peut s'exprimer sous la forme de méthode systématique comme dans le Didascalicon d'Hugues de Saint Victor, qui constitue le programme de lecture de la Renaissance du XIIème siècle. Mais, jusqu'au numérique, cette technologie est purement humaine, ce pourquoi elle s'apparente souvent à une discipline. Seule, et sur une longue période, la révolution numérique va entreprendre d'industrialiser (certes de manière incomplète et sans projet systématique) la technologie de la lecture.

D'un autre côté, il y a bien une industrie du texte, dont les repères technologiques (le dispositif Gutenberg, les innovations de la fin du XIXème siècle) ne coïncident pas avec ceux de la lecture (lecture silencieuse ; lecture extensive). Mais il n'y a pas, jusqu'au numérique, d'industrie de la lecture, seulement une industrie de l'édition et du livre à laquelle correspondent diverses pratiques de lecture. Pour prendre un exemple, le livre de poche a permis l'extension de la lecture extensive mais celle ci était apparue au XVIIIème, sans modification technologique ou industrielle majeure du côté de l'imprimé.

L'industrie de la lecture

L'industrie de la lecture est une nouveauté absolue.

Elle se met en place autour de trois axes.

Le premier axe renvoie à ce qu'Emmanuel Souchier appelle " l'architexte ". En simplifiant, les grandes caractéristiques de la technique utilisée pour produire le texte sont restituées sous une forme généralement simplifiées dans ce qui tient lieu de dispositif de lecture. Peu ou prou, les fonctionnalités de lecture sont des sous-parties des dispositifs informatiques, médiatiques et éditoriaux. Elles leur sont subordonnées, soit directement soit implicitement. Lorsque les imprimeurs passent, dans les années 60, de la linotype à la photocomposeuse, la mutation affecte les typographes, transformés en clavistes. Moyennant quelques années de mise au point, elle est presque invisible pour les lecteurs. Mais lorsque SGML mute, sous l'impulsion de Tim Berners Lee, en HTML, ce sont les lecteurs du web qui se retrouvent confrontés à une certaine conception de la structuration (du balisage logique) des textes, et à la nouveauté du lien hypertextuel.

Ici le lecteur est situé comme un opérateur d'ingéniérie textuelle. Si on se rapporte à la brève histoire des techniques de lecture numérique proposée au début de l'étude (première partie), il semble vraisemblable que cette intégration-subordination du lecteur à l'ingéniérie de l'architexte est une sorte de persistance de la lecture de contrôle. Le lecteur n'est rien d'autre que l'assembleur de textes et de programmes informatiques et la lecture l'opération de contrôle qui permet de surveiller l'efficacité de cet assemblage. L'exemple est facile, mais il est frappant de constater qu'un logiciel de traitement de texte comme Word, qui offre si peu de fonctions de lecture, intègre cependant un outil de contrôle de la lisibilité, à partir de la formule de Flesch(2).

Le deuxième axe de l'industrialisation de la lecture porte spécifiquement sur l'informatisation des moyens de lecture : matériels, logiciels, interfaces, " signes passeurs ", formats.

Ils ont été rappelés dans la première et la deuxième partie ; je n'y reviens pas. Il faut cependant souligner que si ces moyens informatiques de lecture semblent se développer d'une manière assez chaotique, ils relèvent néanmoins, à un degré ou à un autre, d'une orientation générale, d'un " concept " ou d'une " philosophie ", en tout cas d'un discours d'accompagnement qui comporte une certaine conception de la lecture. Cette orientation peut être d'ordre intellectuel, technologique, ou stratégique (marketing).

Par exemple, aux terminaux passifs (dumb terminals) correspond bien la lecture à l'écran - lecture de contrôle; l'ordinateur personnel connecté est la base matérielle de la lecture numérique. Le wysywyg, l'hypertexte ou l'accès à l'information ne sont pas des tendances techniques de même nature ni de même portée. Mais toutes elles orientent la lecture numérique, l'engagent dans une certaine direction.

L'accès à l'information, telle que l'organise en particulier les moteurs de recherche, majore la fonction " recherche de l'information " parce qu'elle gomme la phase initiale, invisible parce qu'automatisée, de lecture (scanning) mais surtout parce qu'elle tend à installer la recherche de l'information dans le texte comme la vraie lecture. C'est cette pente qui fait prospérer la lecture d'information sur le web, sur le plan technique comme sur le plan des usages, avec les risques de més-usage qui seront évoqués plus bas.

Comme il a déjà été dit, aucune de ces grandes orientations, pas même l'hypertexte, ne s'est traduite par un véritable projet technologique de lecture numérique.

La lecture numérique est une technique par défaut : l'industrialisation de la lecture produit ainsi cette situation étrange d'une pratique sociale à la fois répandue et invisible, une pratique technique sans technologie.

Commercialisation des lectures

Après l'architexte et l'informatisation des moyens de lecture, le troisième axe d'industrialisation de la lecture - qui nous incline à proposer la notion de lectures industrielles - est celui qui consiste à se saisir des lectures et des lecteurs eux même.

La commercialisation des actes de lecture, nouveauté qui aurait bien surpris nos devanciers, est un maillon important du financement du web par la publicité.

Le meilleur exemple en est le modèle économique de Google.

Le moteur de recherche est une machine de lecture automatique, quasi universelle, qui pratique une double lecture : lecture des textes et lecture des lectures.

Google a construit son économie en solvabilisant dans les deux sens cette lecture des lectures, c'est à dire cette connaissance en bloc et dans le détail du public des lecteurs lui même solvabilisé comme consommateur.

On sait qu'il repose sur deux services complémentaires et symétriques: AdWords et AdSense.

AdSense s'adresse aux éditeurs sur le web et leur propose un service défini de manière excellente comme une " publicité contextuelle ". Concrètement, l'éditeur sélectionne un annonceur à travers un système de mots clés. Cette procédure est fréquemment rapprochée de la publicité dans les journaux ou dans les pages jaunes. Mais ce qui distingue la " publicité contextuelle " par rapport à toutes les autres, c'est sa proximité non seulement avec le contenu thématique des textes, mais aussi avec le type de concentration spécifique à l'activité de lecture. La lecture commercialisée devient le support d'orientation du " temps de cerveau disponible ".

AdWords symétriquement s'adresse aux annonceurs et leur propose de choisir et d'acheter le mot clé qui renverra sur leur propre site. Les annonces liées aux mots clé figurent en marge de la liste de sites affichés comme résultat d'une requête dans Google. Ainsi le lectorat est vendu aux annonceurs deux fois : la première fois, directement, la cible est le lecteur individuel qui fait sa recherche ; la deuxième fois, parce que c'est un sous-ensemble du lectorat du web qui est constituée en audience de la publicité. Un aspect étonnant de cette organisation tient au fait que les éditeurs de sites, par l'intermédiaire des liens hypertextuels qui ici ne sont rien d'autre que des renvois de lecture, participent à la fois au classement des résultats et à leur propre transformation en audience publicitaire.(3)   

Il faut aller plus loin. Google est seulement un exemple -pour le moment, le plus abouti- de cette capacité des industries de l'information, à travers leurs logiciels et services, à se saisir et exploiter les données produites par les internautes, y compris les plus profondes (selon la métaphore du " data mining ").

Grâce aux cookies implantés sur l'ordinateur des internautes, elles peuvent enregistrer les parcours de lecture et constituer automatiquement des profils individualisés qu'ils peuvent revendre aux annonceurs. Tout peut être enregistré et retraité : blogs, mails, liens, signets, annotations.

Toute personne qui publie sur le web, même avec des logiciels libres, des contenus en " creative commons ", et en refusant la publicité sur ses propres pages, tend à devenir le poisson pilote de la publicité qui, attirant les lecteurs, prépare l'exploitation commercial de leurs lectures.(4)

Ainsi le lire numérique s'industrialise selon ces trois axes. Ce processus n'est pas uniforme. En particulier, il connaît une certaine concurrence économique. Cette concurrence articule la rivalité entre technologies et modes de valorisation. En ce moment, par exemple, Google a su damer le pion à la fois aux autres moteurs de recherche, et aux portails ou navigateurs.

Il me semble cependant qu'un principe assez général unifie l'industrialisation de la lecture. Et c'est ce principe qui nous permet de parler de lectures industrielles.

Le décentrage vers l'espace public

Ce principe c'est le décentrage de la lecture, de l'espace privé vers l'espace public.

A l'époque contemporaine, nous sommes plutôt habitués à considérer la lecture comme une activité privée et individuelle. Le lecteur est celui qui s'isole, se retranche.

Mais dans l'histoire de la lecture, la co-existence d'une pratique publique et d'une pratique privée de lecture est fréquente. Par exemple, le terme de " lectura ", au Moyen-Age, renvoie à la fois à la leçon publique et à la lecture individuelle.

Le système des lectures industrielles est bien différent. Il transforme la relation de lecture qui traditionnellement associe le lecteur au texte en une relation publique, selon le terme d'Edward Bernays. Le mot " publicité " reprend ici l'ensemble de ses significations : le principe-publicité de la République (l'Offentlichkeit de Kant) et la publicité, langage de l'économie. Le décentrage de la lecture vers l'espace public s'impose comme moyen de transformer les lecteurs en consommateurs.

L'industrie de l'information est une industrie de transformation : du privé au public et retour. Le passage nécessaire par l'espace public - cette sorte de mise à plat et en pleine lumière des lectures personnelles- est la condition requise par les opérations de comptage.

Le comptage, la statistique sont devenus l'obsession des acteurs du web. L'information sur les " contenus " du web est toujours qualifiée statistiquement et, pour le moment, elle consiste d'abord en cette qualification statistique. Sur les moteurs de recherche, c'est la quantité qui produit la qualité. Chaque acte de lecture est considéré comme un " hit " ; on enregistre et on publie les passages   sur le site, ou le nombre de personnes présentes simultanément. On met en scène l'auditoire, le lectorat virtuel. Les statistiques des blogs apprennent à leurs auteurs d'où viennent leurs lecteurs, quelles entrées ils ont utilisées et quels articles ils ont lus.

C'est l'association de l'information statistique à l'enregistrement des opérations de lecture qui constitue la technologie de l'industrialisation de la lecture. J'appelle ses produits : les lectures industrielles.

(A suivre : " Le public des lecteurs numériques ")

Notes

(1) Je fais référence ici aux cultural studies classiques, et non au courant universitaire post-moderne. On se souvient que le titre original du livre qui fonde les cultural studies, la " Culture du pauvre " de Richard Hoggart est " The uses of Literacy ". Sur literacy, voir la note de traduction dans la présentation de Jean Claude Passeron.

(2) Il est plaisant de remarquer que ces consignes d' écriture industrielle proviennent d'un art d'écrire passablement vieillot, style Cours Pigier, publié en 1949. Celui de Gunning (le " Fog index ") date de 1952.

(3) Pour une bonne présentation du mécanisme financier ingénieux de vente des AdWords et AdSense, voir le livre de Olivier Bomsel " Gratuit. Du développement de l'économie numérique ", Gallimard, 2007.

(4) Voir le point de vue de Richard Stallmann dans " Le droit de lire " (biblio).

Références

CASSIN B., Google-moi, La deuxième mission de l'Amérique, Albin Michel, Paris, 2007.
HABERMAS J., L'espace public, Payot, Paris, 1998
GIFFARD A., Idée du lecteur, in TRON C. et VERGES E. " Nouveaux médias, Nouvelles écritures ", Editions de l'entretemps, Vic la Gardiole, 2005
GIFFARD A., La lecture numérique, une activité méconnue, Les cahiers de la librairie, n°5, nov 2006.
JEANNERET Y., et SOUCHIER E., Pour une poétique de l'écrit d'écran, Xoana, n°6, Jean Michel Place, Paris, 2000
SOUCHIER E., JEANNERET Y., et LE MAREC J. éd, Lire, écrire, récrire, Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Bibliothèque publique d'information, Paris, 2003.
STALLMAN R., Le droit de lire, in BLONDEAU O. et LATRIVE F. " Libres enfants du savoir numérique ", Editions de l'éclat, Paris, 2000. Publié initialement dans les Communications of the ACM, volume 40, n°2, 1997.

06/09/2007

Enchaîner les esthètes, gouverner les français

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Le texte qui suit est le support de mon intervention à la Bibliothèque de l'Alcazar de Marseille, le 2 mai 2007, dans le cadre du cycle "Esthétique et société", programmé par Colette Tron, Alphabetville . La forme orale a été conservée.

1/ [INTRODUCTION]

Je vous propose d'interroger la relation française entre politique et culture, à partir d'une fiction, d'un mythe dont j'essaierai de montrer la place centrale, instituante dans l'histoire nationale. Ce mythe est celui de l'Hercule Gaulois.

C'est une promenade dans les textes et dans les époques. Quatre époques : autour de 150 (apogée de l'empire Romain), 1529 (Renaissance du XVIème), retour au XIIème siècle (l'autre renaissance), enfin l'époque contemporaine.

Concrètement, mon exposé aura trois temps : une lecture du mythe de l'Hercule Gaulois ; une tentative d'explication ; une interrogation sur la situation contemporaine des relations entre la politique et la culture.

C'est un sujet dont l'actualité est évidente et je vous laisserai le soin de tisser les liens avec cette situation et ces échéances.

Je ne savais pas, avant de préparer cette intervention, à quel point cette fiction est rattachée à Marseille. Et si j'aie pu vous suggérer qu'il y aurait là une jolie histoire que les jeunes marseillais (es) devraient connaître, nous n'aurons pas perdu notre temps.

2/ [L'HERCULE GAULOIS DE LUCIEN]

(Lecture)

"1. Hercule, chez les Gaulois, se nomme Ogmios dans la langue nationale. La forme sous laquelle ils se représentent ce dieu a quelque chose de tout à fait étrange. C'est pour eux un vieillard, d'un âge fort avancé, qui n'a de cheveux que sur le sommet de la tête, et ceux qui lui restent tout à fait blancs ; sa peau est ridée et brûlée par le soleil, jusqu'à paraître noire comme celle des vieux marins.

On le prendrait pour un Charon, un Japet sorti du fond du Tartare, pour tout enfin plutôt que pour Hercule. Cependant tel qu'il est, il a tous les attributs de ce dieu. Il est revêtu de la peau du lion, tient une massue dans la main droite, porte un carquois suspendu à ses épaules, et présente de la main gauche un arc tendu ; c'est Hercule tout entier.

2. Je crus donc que les Gaulois voulaient se moquer des dieux de la Grèce, en donnant cette forme à Hercule, ou se vengeaient de lui parce qu'il avait fait jadis  invasion dans leur pays et prélevé sur eux un riche butin, lorsque, cherchant les bœufs de Géryon, il parcourut la plus grande partie des régions occidentales.

3. Cependant je ne vous ai point encore dit ce que sa figure a de plus singulier. Cet Hercule vieillard attire à lui une multitude considérable, qu'il tient attachée par les oreilles. Les liens dont il se sert sont de petites chaînes d'or et d'ambre, d'un travail délicat, et semblables à de beaux colliers. Malgré la faiblesse de leurs chaînes, ces captifs ne cherchent point à prendre la fuite, quoiqu'ils le puissent aisément ; et loin de résister, de roidir les pieds, de se renverser en arrière, ils suivent avec joie celui qui les guide, le comblent d'éloges, s'empressent de l'atteindre et voudraient même le devancer, mouvement qui leur fait relâcher la chaîne et donne à croire qu'ils seraient désolés d'en être détachés. Mais ce qui me parut le plus bizarre, c'est ce que je veux vous dire sans délai. L'artiste ne sachant où attacher le bout des chaînes, vu que la main droite du héros tient une massue et la gauche un arc, a imaginé de percer l'extrémité de la langue du dieu et de faire attirer par elle tous les hommes qui le suivent : lui même se retourne de leur côté avec un sourire.

4. Je demeurai longtemps devant cette image, la regardant avec une admiration mêlée d'embarras et de colère. Un Gaulois qui se trouvait alors près de moi, homme instruit dans notre littérature, à en juger par la pureté avec laquelle il parlait le grec, et de plus versé, je crois, dans une connaissance profonde des arts de son pays : " Etranger, me dit-il, je vais vous expliquer l'énigme de cette image qui semble si fort vous troubler. Nous  autres Gaulois, nous ne pensons pas comme vous Grecs, que Mercure soit le dieu de l'éloquence ; nous l'attribuons à Hercule, qui l'emporte sur Mercure par la supériorité de ses forces. Si nous le représentons sous la forme d'un vieillard, n'en soyez pas surpris : ce n'est que dans un âge avancé que le talent de la parole se montre avec le plus d'éclat et de maturité...

5. ..." Ne soyez donc pas surpris non plus de ce qu'Hercule, emblème de l'éloquence, conduit avec sa langue des hommes enchaînés par les oreilles : vous savez la parenté qui existe entre les oreilles et la langue. Ce n'est pas pour insulter au dieu qu'on les lui a percées. Je me rappelle, en effet, qu'un de vos poètes comiques a dit dans ses ïambes :
Le bavard a toujours la langue au bout percée.

6. " Enfin nous croyons que c'est par la force de son éloquence qu'Hercule a accompli ses exploits : c'était un sage qui faisait violence par la puissance de sa parole. Les traits que vous lui voyez sont ses discours, qui pénètrent, volent droit au but, et blessent les âmes. Ne dites-vous pas vous-mêmes " des paroles ailées " ?

Telle fut l'explication du Gaulois..."

Quelques mots sur ce prétexte.

Son auteur, Lucien est un écrivain du IIème siècle.

Grec, d'origine syrienne. Il a publié des dialogues philosophiques, " Dialogues des morts ", " Dialogues philosophiques ", des satyres comme les célèbres " Philosophes à vendre ", des romans notamment " Les histoires vraies ", qui ont inspiré Voltaire, Swift. C'est un polémiste , un pasticheur, en quelque sorte un esprit fort en littérature.

La principale caractéristique philosophique de Lucien, c'est son scepticisme religieux. Il moque le bricolage mythologique auxquels se livrent alors les romains sur leur propre panthéon et tourne en dérision la communauté chrétienne (" Peregrinus ").

Ce scepticisme lui a valu de disparaître à peu près totalement en Occident, pendant quatorze siècles. Les érudits byzantins (Arethas) le réfutent. Une notice biographique de Suidas le présente comme l'archétype du mécréant.

En revanche, comme on va le voir, il est devenu une des principales références des humanistes de la Renaissance, et des philosophes des Lumières.

Il y a un détail que nous connaissons sur la vie de Lucien/Lykianos. Il a commencé sa carrière de rhéteur à Marseille. Il nous dit que c'est là qu'il a connu ses premiers succès.

Pourquoi Marseille ? Parce que c'est une ville grecque, et que les grecs de Marseille cultivaient une sorte de snobisme d'hyper - hellénisme, non seulement ici mais dans leurs cités le long de ce que les cartes de l'époque appellent le " littoral phocéen ". Cet hyper hellénisme joue par rapport aux Romains, puissance politique méprisée par la culture grecque. Et Lucien/Lycianos pense comme les Marseillais. D'autre part, comme Arnaldo Momigliano l'a montré, ce que les Grecs savent des Celtes, des Gaulois, ils le savent en grande partie par Marseille, c'est à dire par le truchement des Grecs marseillais.

Le texte que je vous ai lu, dans le contexte hellénistique, de la culture grecque, emporte plusieurs leçons. Première leçon : les grecs et les celtes peuvent se parler. Pour un grec, le gaulois instruit dans sa langue n'est plus tout à fait un barbare. Deuxième leçon : il y a ce que nous appellerions du relativisme dans les croyances ou les représentations religieuses.

Je ne laisse pas ce pré-texte avant d'avoir souligné ce point : toute l'histoire tourne autour d'une image (graphè) dont Lucien ne nous dit rien sur le plan matériel : est ce un tableau, une fresque, une mosaïque, ou même un bas-relief ? La figure est antérieure à la discussion. Et pourtant l'essentiel du texte est une description et un commentaire de cette description.

(La description d'œuvre est un forme bien identifiée de la rhétorique que Lucien a beaucoup pratiquée : par exemple l'Hippias s'appuie sur la description des thermes construits par l'architecte, la Calomnie part du tableau d'Apelle. Le nom de cette forme est l'ecphrasis)

Donc, Lucien lègue un texte ouvert par le contraste entre la légende et l'image absente qu'elle commente.

3/ L'HERCULE GAULOIS DE GEOFFROY TORY

Au début du XVIème siècle, Lucien est redécouvert c'est à dire rapporté en Occident par les Byzantins. C'est un livre grec et la connaissance des textes grecs passent par leur traduction en latin dont se chargent deux des humanistes les plus célèbres, Erasme de Rotterdam et Tomas More. Erasme publie le " De Hercule Gallico ". Il conseille la lecture de Lucien pour l'enseignement et il se crée une véritable mode autour des livres de Lucien. On parle d'ailleurs de " lucianisme " et, parmi beaucoup de nouveautés qu'elle condamne, la Sorbonne condamne le lucianisme. Parmi les lucianistes : Alberti, Rabelais, Mélanchton.

En 1529, le De Hercule Gallico est traduit en français par un jeune lettré, Geoffroy Tory.

(Lecture)

Extraits de la traduction de Tory

" Les Francois en leur langue maternelle appellent Hercules Ogmius & le figurent en painture d'une façon nouvelle et inusitée...

Entre nous Francois nous natribuons point l'oraison a Mercure comme vous faictes en Grece, Mais nous lapplicquons a Hercules, pource quil est beaucoup plus robuste que nest Mercure. De tant quil est vieulx tu ne ten doibs esbayr, Car la facondité & le beau parler a coustume de monstrer sa parfaicte vigueur en vieillesse...

Nous voyons doncques par les motz de Lucian soubz lescorce de cette fiction, que notre langage est si gracieulx, que sil est pronunce dung homme discret, sage,&age, Il a si grande efficace, quil persuade plustost & myeulx que le latin, ne que le Grec. Les latins&les Grecs le confessent quant ilz disent que cestuy Hercules, estoit, Gallicus, non pas Hercules Latinus, ne Hercules Graecus... "

(Je me suis efforcé de conserver la graphie de Tory)

Quelques commentaires sur cette traduction de la traduction.

A/ La place du peintre. On entre dans un monde de " paintures ". On ne savait pas très bien quelle figure avait vue Lucien, mais Tory la définit comme une peinture. Lui même en a vu une autre, la compare à la description de Lucien et la trouve peu satisfaisante. En conclusion de son commentaire, il en propose une troisième : un dessin fait pour ainsi dire selon les plans de Lucien. C'est l'idée même de la Renaissance : Tory fait revivre une peinture.

Hercule Gaulois : gravure de Geoffroy Tory dans le Champfleury

Hercule

La peinture qu'a vu Lucien, ne serait pas une peinture grecque mais une peinture gauloise. Lucien et Tory sont tous les deux des antiquaires, des amateurs d'antiquités, l'un le grec Lucien, amateur ici d'antiquité gauloise, comme le Français est amateur d'antiquité grecs ou romaines.  Tory invente une origine. Le gaulois devient antique.

B/ Deuxième remarque : la chaîne. C'est le langage. Et Tory donne son interprétation de l'Hercule Gaulois, aussitôt après le texte : " sous l'écorce de cette fiction... "

" Nous voyons donc... ni Hercules Graecqus"

Le dessin proposé par Geoffroy Tory a ceci d'intéressant qu'il représente la multitude : un lettré, une dame, un personnage qui porte l'habit des " gentilshommes de plume et d'encre ", du type d'Etienne Pasquier, et enfin un chevalier.

Il les décrit ainsi :
" Tous de leur plain gre se hastent de le suyvre,& en laschant leurs liens sestudient marcher plustost que luy quasi comme s'ils étaient marris qu'ils fussent déliés ".

" Quasi comme s'ils étaient marris qu'ils fussent déliés " : descriptif d'une servitude volontaire dont le ressort est le désir de langue.

C/ Oraison, facondité, beau parler.

Le sensible national c'est un désir de langue. La chaîne lie sensibilité, langue, pouvoir.

L'oraison c'est l'oratio des romains, de Cicéron, c'est à dire l'art oratoire. En ce sens l'oraison sera supplanté par l'éloquence, comme partie scientifique de la rhétorique. Tory complète la notion générale d'oraison par la savoureuse Facondité et le Beau Parler. Facondité pour la quantité (la quantité ou " copiosité " est un indice de la bonne oratio) et Beau parler pour la qualité du discours. Lucien utilisait seulement logos et appelait Hercule " Hercule-le-logos " (Hercule le discours). Le traducteur du XIXème siècle emploie éloquence.

4/ LE SUCCES DU THEME DE L'HERCULE GAULOIS

Le thème de l'Hercule Gaulois connaît un énorme succès. De François 1er à Louis XV, tous les rois de France vont être désignés comme des Hercule Gaulois.

Juste après Tory, Alciat inclut dans son traité des Emblêmes, une gravure sur ce thème.

Herculegauloisalciat

Lors de l'entrée d'Henri II à Paris, un hommage est rendu au roi mort , François 1er. Thème de la fête : l'Hercule Gaulois.
L'Eloge de Ronsard dédié au fils d'Henri II, François II, fait allusion au mythe.
Dans Le Chant de Protée, Jean Godard dresse le parallèle entre Henri IV et Hercule.
Référence au mythe aussi dans la pièce de Richelieu, réellement écrite par Desmarets, sur l'Europe.
A Versailles, une gravure montre Louis XIII en Hercule gaulois, vainqueur de l'Espagne.
Louis XIV, c'est une explosion d'images herculéennes. Un opera pour sa naissance : l'Erculeo ardire, un autre pour son mariage, l'Ercole Amante ; une tragédie de Lully et Quinault. Un livre du jésuite André Valadier : Le Labyrinthe royal de l'Hercule gaulois.
On peut voir au Louvre la statue de Puget (marseillais) figurant l'Hercule Gaulois.

Ce que je ne peux pas ne pas lire ici, c'est la fin de la Défense et Illustration de la langue française :

" Donnez en cette Grèce Menteresse et y semez encore un coup la fameuse Nation des Gallogrecs. Pillez moi sans conscience les sacrés Trésors de ce Temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon, ces faux Oracles, ni ses flèches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule Gallique, tirant les Peuples après lui par leurs Oreilles avec une Chaîne attachée à la Langue. "

Le thème est combiné à d'autres, sur l'origine des langues, de la nation et du royaume, Hercule de Lybie étant donné comme le père des deux nations troyennes et gauloises. La Franciade de Ronsard (Francion fils d'Hector) reprend ces thèmes.

5/ L'HERCULE GAULOIS ET LE PROGRAMME DES LETTRES DE LA RENAISSANCE : LA GRAMMATISATION

L'Hercule Gaulois, nous venons de voir le thème, est une allégorie qui résume le programme des lettrés :

D'une part, la chaîne, c'est le rôle central du travail sur la langue.

D'autre part, l'Hercule enchaînant les multitudes, c'est l'articulation nouvelle du pouvoir et de la culture.

Les deux sont inséparables : la culture de la langue est au centre de l'activité culturelle, comme la politique linguistique est au centre de la politique culturelle.

Je ne fais que parcourir le tableau : connaissance des lettres anciennes (Rabelais : toutes langues sont restituées), mai aussi grammaire des langues vivantes (Dubois et Meigret pour le français), non seulement traduction mais établissement des textes (Valla : Donation de Constantin, une philologie de combat), adaptation et création (La Pléiade en France et son manifeste " Défense et illustration de la langue française "), poétique, édition (Aldus, Budé), typographie, pédagogie (théorique avec Rabelais et Montaigne, pratique, notamment avec les protestants Ramus et Sturm). Du côté du prince : édits de Villers Cotterêt, les privilèges donnés à la personne et à l'œuvre, la politique d'innovation, en matière typographique, la fondation du Collège royal.

Au centre de ce programme, la langue, et plus précisément ce que Sylvain Auroux a appelé la révolution de la grammatisation, le développement de la grammaire conne connaissance de la langue, la conscience meta-linguistique. La Renaissance est un pic de ce mouvement de grammatisation. On vivait depuis des siècles avec les grammaires latines des romains (Donat, Priscien), ou leurs adaptations médiévales. Il se publie des grammaires pour toutes les langues nationales. Autour de la grammaire, tout l'appareil philologique, les dictionnaires : les Elegantiae de Valla sont une série de remarques sur la langue et la littérature.

La grammatisation joue en France comme connaissance de la langue précisément autour de ce passage du latin au français. En fait on commence par fabriquer une " grammaire latine étendue " (Auroux), c'est-à-dire étendue au français, puis sur cette base on regarde les différences avec le souci de faire ressortir la supériorité de la langue nationale (l'ordre logique).

Sylvain Auroux qualifie de technologique cette révolution de la grammatisation. Ici technologie s'entend au sens où nous parlons, avec Bernard Stiegler, des technologies de l'esprit, ou de technologies cognitives. Mais cette technologie peut aussi être technique au sens le plus étroit.

C'est précisément l'intérêt de Geoffroy Tory.

Le livre qui débute par l'histoire de l'Hercule Gaulois s'intitule " Champfleury ou l'art et la science de la proportion des lettres ". Il relève d'un genre qui se développe à la Renaissance, le traité technique (Bertrand Gilles). Geoffroy Tory propose une méthode pour dessiner les caractères, dans la perspective du manuscrit, mais aussi de la typographie. Pendant longtemps d'ailleurs il est connu surtout des typographes. Mais cette méthode est justifiée par une phonologie, une sémiotique de la lettre, une grammaire, une linguistique, une philologie, des considérations littéraires et historiques. C'est une grammatologie complète ; souvenez vous que le chapitre sur les lettres est le premier des grammaires latines.

Le but de la méthode c'est de fixer la règle.

" Si avec notre facondité, estoit Reigle certaine, il me semble que le langage serait plus riche et plus parfait. "

Derrière le mythe de l'Hercule Gaulois, s'entrevoit le dogme : pour que la chaîne des sensibles soit parfaite, il faudra toujours chercher à la régler. Tel est le dogme de l'Hercule Gaulois : il faut croire qu'il y a quelque chose à régler du côté de la langue ; il faut admettre que ce quelque chose peut et doit être réglé. L'effet de la règle, c'est l'identité, c'est pouvoir dire - pensez à Malherbe, Port Royal, Vaugelas - " c'est du français ", " ce n'est pas du français ".

6/ INTERPRETATION DE L'HERCULE GAULOIS

Nous venons de voir en quelque sorte le contenu de l'Hercule Gaulois.

Je voudrais maintenant m'interroger sur sa signification, plus précisément sur ce qui se joue ici des rapports entre lettrés et pouvoir royal, entre culture et politique.

Du côté du roi, la réponse est assez évidente. Il renforce sa légitimité par la propagande des œuvres, et son autorité par l'unification de l'administration royale.

Mais du côté des lettrés ? L'explication par le patriotisme - celle de l'école - est tautologique. Bien sûr, il y a un échange : les lettrés renforcent le pouvoir et ils obtiennent protection et moyens. Mais ce n'est pas si simple : Etienne Dolet (auteur de l'Oraison française), Ramus (partisan du français face au latin) sont des modernes, des partisans du passage au français, mais aussi des opposants, des réformateurs (l'un est brûlé et l'autre une des premières victimes de la Saint Barthélémy). A l'époque précédente, la position de Tory est significative : son livre n'est dédié à aucun politique mais aux " amateurs de bonnes lettres ".

Alors je crois qu'il faut revenir au mythe pour le voir, moyennant deux sous d'analyse, fonctionner comme dogme.

Chez les Gaulois, Hercule remplace Mercure. La fiction pose que le personnage avec l'arc et la massue reçoit les attributs du pouvoir langagier et non pas que le personnage aux pieds ailés reçoit les attributs du pouvoir politique. Elle ne dit pas: chez les Gaulois, Mercure exerce le pouvoir. Jules Cesar par exemple, dans la Guerre des Gaules, avait fait remarquer que le principal dieu gaulois, Lug, ressemblait à Mercure. On n'a pas une simple recombinaison des fonctions divines, mais bien une substitution volontariste. Le thème de l'Hercule Gaulois habille la fiction du remplacement de Mercure par Hercule.

Vous voyez bien toute l'importance de l'ecphrasis : elle permet de souligner tous les traits d'opposition, par exemple le contraste des âges, en même temps que Lucien laisse au lettré gaulois le soin d'expliquer ce qui relève de l'invraisemblable pour les grecs.

Mais le ré-emploi de la fiction luciannienne à la Renaissance, et sa transformation en " mythe des français " à ce moment là, entraîne une question : si Hercule vaut pour le Prince gaulois, qui vaut pour Mercure ?

Mon interprétation est la suivante. Je la présente sans fioritures. Mercure figure l'Eglise chrétienne, Rome, la Papauté. Les lettrés de la Renaissance proposent de substituer à l'ordre culturel organisé par Rome, une nouvelle institution de la culture, autour d'une composition française, une sorte de compromis culture - politique.

Par ordre culturel, j'entends le geste qui consiste à désigner une langue, des œuvres, des textes avec leur ordre et dire : c'est notre langue, ce sont nos textes ; à désigner une orthographe, une manière de lire et d'écrire, une grammaire, une poétique, une technologie et dire : ce sont nos manières de faire, nos méthodes ; à désigner un public, une société, et dire : c'est notre nation, ou, à la façon directe des enfants : c'est nous.

Sur les trois points, c'est à dire sur l'ensemble du système, les lettrés proposent une substitution par rapport à l'ordre culturel chrétien, latin, romain mis en place pendant la période qu'ils vont eux même appeler le Moyen Age. Erasme ou Tory, lorsqu'ils proposent de considérer Lucien comme une source, savent parfaitement ce qu'ils sont en train de transgresser. Comme Bernard le disait d'Abélard, ils sont entrés dans la chambre du roi. Non seulement, Lucien était ignoré au Moyen Age, mais lorsqu'on lisait un poète latin, Ovide, c'était en le moralisant, à la seule condition de le moraliser, et, en tout état de cause, les poètes étaient des " auxiliaires " du savoir, des arts libéraux, et, in fine, de la théologie, certainement pas des sources.

Tout aussi notable que la substitution du français au latin, c'est le passage d'une société où le monde lettré est celui des clercs, à une tentative de définir un public. Cette tentative est politiquement la part la plus radicale : en Gaule, une " multitude de peuples " (y compris les femmes) sont sensibles à la langue, apprécient et font preuve de facondité.

On sait que ce mouvement est général dans l'Europe occidentale. Mais les lettrés français théorisent et figurent cette rupture à travers l'Hercule Gaulois.

C'est que la France avait, au sein du monde lettré médiéval, c'est à dire chrétien, une position tout à fait singulière. Elle avait reçu de Rome une sorte de délégation, assez étrange, qui portait sur les activités d'étude, de transmission du savoir, évidemment subordonnées à la hiérarchie ecclésiastique. L'Université est le lieu de cette délégation. L'Université est une invention de l'Occident chrétien. Et au moment où l'Eglise se restructure, à partir de la " Réforme grégorienne ", puis autour du droit canon (Gratien), elle confie aux lettrés parisiens (1230) le monopole de l'enseignement de théologie, ce qui inclut les arts libéraux (qui préparent à la théologie). L'Université de Paris au XIIème et XIIIème siècle est le centre de la vie culturelle européenne  (Thomas d'Aquin, Albert le Grand), et occupe une position qu'elle ne retrouvera jamais.

Et donc le dégagement d'avec l'Eglise, et la mise en place d'un nouveau rapport entre le politique et la culture constituent une rupture beaucoup plus dramatique.

Il y a conflit de devises, entre " France, fille aînée de l'Eglise " et " France, mère des lettres et des arts ". Comme il y a conflit entre le latin, langue d'église, langue du pape, c'est à dire du père et le français, langue maternelle. Et conflit entre la nouvelle chaîne herculéenne et l'antique catena que la culture chrétienne avait déjà substituée à la culture grecque et romaine. Il y a donc un travail important de révision historique, de fiction.

J'insiste un peu.

Il ne s'agit pas simplement de produire une littérature qui ferait l'éloge du prince, ou d'écrire dans la langue maternelle, ou de moderniser l'administration.

Ce qui est modifié, c'est la référence ; le français remplace le latin ; or le latin est la langue du corpus de la référence centrale, christianisme et droit romain, langue religieuse, langue de gouvernement, langue de culture et de savoir.

Les deux références - dont l'une est à venir, elle est l'objet du programme- ne sont pas juxtaposables. Elles sont concurrentes : l'une veut la place de l'autre ; elle veut occuper toute la surface de ce que Pierre Legendre appelle l'espace dogmatique de la culture.

On pourrait donner de ce dogme beaucoup d'exemples qui sont des particularités, voire des curiosités du rapport des français avec la culture.

J'en prendrais un exemple radical, presque délirant bien que son auteur soit quelqu'un de très sérieux.

Il s'agit du Père Bouhours, jésuite et grammairien.

A la fin des " Entretiens d'Ariste et d'Eugène " (1671), dernier entretien consacré à la langue française, à propos du monarque français (Louis XIV) :

" Il n'y a pas jusqu'au ton de sa voix qui n'ait de la dignité, et je ne sais quoi d'auguste qui imprime du respect et de la vénération. Comme le bon sens est la principale règle qu'il suit en parlant, il ne dit jamais rien que de raisonnable ; il ne dit rien d'inutile ; il dit en quelque façon plus de choses que de paroles...Enfin, pour tout dire en un mot, il parle si bien que son langage peut donner une véritable idée de la perfection de notre langue ".

Cette définition du Prince comme grand locuteur national, et même comme quelqu'un qu'on dit capable de changer les paroles en choses, c'est, chose stupéfiante pour un jésuite, lui faire tenir en somme le rôle du Pape, auteur sacré dont les décrets sont des écritures sacrés, et en tant que telles contiennent des paroles qui donnent accès aux choses elles même.

Bien sûr, le programme de la Renaissance n'a pas été réalisé en une seule fois. Toute la querelle des Anciens et des Modernes l'illustre. On discute du passage à l'enseignement en français, non seulement aux XVIème et XVIIème siècles, mais encore au XVIIIème.

Au delà, s'il s'agit bien d'une autre référence, d'un deuxième ordre culturel, d'un autre espace dogmatique, on peut se demander si nous ne sommes pas toujours sous l'empire de ses liens.

Quelques exemples. Dans un livre stimulant, Jean Claude Milner soutient que l'existence d'une vie intellectuelle en France a été une exception, reliée à la courte période où l'université est refondée (fin XIXème) et respectée. Je ne partage pas le point de vue mordant et déprimé de Milner dans ce livre (" Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? "). Mais ce qui est clair, c'est que le Prince en France, y compris la République, a un contentieux de fond avec l'Université, symbole de " l'ordre précédent ", de ce que j'ai appelé la délégation. En France, l'Etat crée des rivalités et des difficultés à l'Université, et l'opinion publique considérant que vie intellectuelle et monde universitaire ne sont pas naturellement fusionnés rejoint facilement le Prince dans son mépris.

Autre exemple : l'association de la lecture et de l'écriture, de la langue et de la littérature à l'école, qui dans d'autres pays sont séparés. Pour nous la littérature est une leçon de langue, ce qui ne vaut corrélativement que par la magnificence de la langue elle même, sa " supériorité " par rapport au latin et au grec, sa facondité. Certains envisagent  d'enseigner le français différemment (c'est le cas pour l'enseignement du français langue étrangère), mais au risque de ne pas remplir la mission de l'Hercule Gaulois, de ne pas savoir dire " c'est du français ", " ce n'est pas du français ".

7/ SUR LA DESORIENTATION CONTEMPORAINE

J'en arrive maintenant à l'interrogation sur l'actualité de l'Hercule Gaulois, c'est à dire à la question de la désorientation. Pourquoi la fiction ne prend-elle plus ? Je dirais qu'elle est victime d'une concurrence déloyale, c'est à dire qu'elle est concurrencée en tant que fiction, et que la concurrence ne respecte pas les règles du jeu.

La fiction est concurrencée sur ses deux faces : l'assimilation du pouvoir culturel et du gouvernement du sensible, et le rôle central des arts et technologies du langage et de l'esprit.

A/ Jusqu'à présent nous avons associé deux domaines : le politique et la culture. Il faut maintenant faire apparaître un troisième acteur abstrait, l'économie. Plus particulièrement, cette invention du XXème siècle qu'est l'économie orientée consommation. Au XX ème siècle, après la Première Guerre Mondiale pour les américains, après la Seconde pour les européens (les " Trente glorieuses " en France), les sociétés occidentales passent d'une économie orientée production à une économie orientée consommation.

Une bonne image de l'économie orientée consommation, c'est l'apparition et le développement des marques. Ce n'est plus le produit qui tire la marque, mais la marque qui tire le produit ; la marque, c'est à dire une identité et une manière de vivre, un système d'appartenance et d'affects, une rhétorique et un style, bref une " culture ". L'économie orientée consommation, c'est le devenir culture de l'économie.

Tous les gouvernements occidentaux, pendant la période du conflit avec les totalitarismes et après leur chute, ont passé alliance avec cette économie orientée consommation, alliance articulée autour des industries culturelles (Hollywood et la télévision).

C'est le système que Guy Debord a analysé comme société du spectacle.

Mais qu'est ce que l'économie orientée consommation " du point de vue des gens " ? Du point de vue des gens, c'est le pilotage du sensible, l'esthétisation des envies. Bernard Stiegler parle d'une " nouvelle époque du sensible ". Edward Bernays - un personnage extrêmement important du XX ème siècle, neveu de Freud, inventeur de la publicité (" Public Relations ")- le dit explicitement. Il faut " industrialiser le consensus ". Souvenez vous de Tory " comme s'ils étaient marris qu'ils fussent déliés ". Le néo-consommateur n'entend pas être délié, il idolâtre la marque.

Sur ce pilotage des sensibilités par la consommation, pour son propre compte, on évoque le plus souvent le rôle de la télévision et la phrase célèbre de Mr Le Lay, alors patron de TF1, qui restera probablement comme sa vraie raison d'entrer dans l'histoire :

" Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible...Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. "

Le rôle de la télévision est évidemment central. Mais je voudrais donner deux autres exemples, moins connus et plus récents.

Le neuro-marketing. Vous avez peut être vu cette émission sur le cerveau à laquelle parti-cipaient des représentants de ce neuro-marketing.

La manière la plus simple de présenter le neuro-marketing, c'est de rappeler sommairement une expérience récente d'imagerie neuronale. En 2003, un neurologue organise un test comparatif de Pepsi et Coca. Lorsque le test est fait en aveugle, Pepsi l'emporte; lorsque la bouteille et donc la marque est visible, c'est Coca.

Le neurologue démontre que, dans le premier cas, c'est l'aire cérébrale du " putamen ventral ", liée au plaisir, qui est impliquée, tandis que dans le deuxième, c'est le " cortex préfrontal médian " lié à la mémoire et à la cognition. Cette aire va devenir la région clé du neuro-marketing. Les neuro-marketers prétendent détenir le moyen de tester si un produit, une publicité implique activement cette région.

Autre exemple de pilotage des envies : ce qu'on appelle les " technologies R ", les technologies relationnelles, liées aux technologies de l'information, capteurs de puces RFID, cookies implantés dans votre ordinateur, techniques de la biométrie, demain les nanotechnologies. Ces technologies R permettent le " user profiling ", c'est à dire la connaissance des goûts et des usages des personnes et des groupes, permettant par exemple, de leur adresser une publicité dite individualisée. Bref, de canaliser les désirs.

B/ La télévision, c'est déjà ancien, le neuro marketing et les technologies R, c'est peut-être demain ; nous voyons bien que quelque chose semble se mettre en place qui concurrence en quelque sorte la chaîne classique des sensibles. Mais dans ces exemples, on semble contourner le langage, et particulièrement l'écrit.

Or l'économie orientée consommation a son propre langage : la publicité. Progressivement la publicité est devenue le langage de la consommation : c'est en quelque sorte la contribution initiale d'Edward Bernays. Dans le même mouvement, l'économie générale s'orientait vers la consommation. Finalement, la publicité est le langage de l'économie.

Il y a vingt ans, dix ans, vous pouviez lire des manuels entiers d'économie sans jamais rencontrer cette idée. Récemment, un économiste libéral, Olivier Bomsel, dans un livre consacré à l'économie de l'internet insiste : " la publicité, synonyme de communication commerciale, autrement dit de langage de l'économie ". (Veuillez noter le double passage du commerce à l'économie, de la communication au langage)

Et lorsque la publicité fusionne précisément avec les technologies de l'information, le langage de l'économie s'impose à la langue, c'est à dire à toute la langue, en tout cas, à la totalité des morceaux de langue numériques.

Le meilleur exemple aujourd'hui de cette fusion est Google.

Google, soit une industrie de l'information, une industrie de la langue, à travers l'indexation du web, le moteur de recherche.

Mais aussi, inséparablement, un mega opérateur publicitaire. On lit parfois que Google finance l'accès à l'information des internautes par la publicité mais c'est l'inverse qui est vrai. Google via l'accès à l'information se constitue une audience pour la revendre à la publicité.

Rappelons le principe technique de cette solvabilisation des lecteurs du web. Google met aux enchères (Ad Words) des mots clé et l'annonceur qui remporte l'enchère voit sa publicité en tête du résultat de la recherche sur ces mots. Symétriquement les éditeurs de sites peuvent vendre des mots aux annonceurs qui mettront leur publicité en marge des sites.

Dans une étude que je réalise pour le ministère de la Culture et de la Communication sur la " lecture numérique ", je propose les notions d' " industrialisation de la lecture " et de " lectures industrielles ".

En résumé Google ne développe pas seulement une certaine technique de lire ou de ne pas lire, à travers le modèle de la recherche d'information.

Il agit aussi comme une industrie de transformation, convertissant le lectorat du web en audience publicitaire, en commercialisant les actes de lecture par leur revente à la publicité. Notez qu'il y a peu de moyens d'y échapper : si vous éditez un site, quel que soit son statut, vos lecteurs, et plus largement, le lectorat du web qui se contente de repérer le site sur les pages du moteur, sont convertis en audience publicitaire.

Associées aux technologies R, les technologies de l'information permettent aussi de croiser les lectures et les goûts du lecteur-consommateur.

Par " lectures industrielles " je cherche à souligner cette nouveauté proprement inouïe dans l'histoire de la lecture que représente le développement d'une nouvelle manière de lire qui relève de l'économie, et échappe totalement au monde de la culture comme à la sphère du pouvoir, religieux ou politique. Google est une industrie grammatologique.

La catena moderne, industrielle, c'est la canalisation des envies, de l'attention, mais c'est aussi l'organisation d'une contre-éducation du public, notamment des jeunes, dont les lectures industrielles sont une des filières. D'où vient que, selon le point de vue, les jeunes apparaissent tantôt déchaînés, tantôt ré-enchaînés.

Dans cet exposé, j'ai essayé de suggérer en quoi consistait une certaine forme française de désorientation du sensible. Nous vivons toujours sous l'empire d'un dogme dont l'Hercule gaulois est une des fictions centrales. Par là, nous sommes des femmes et des hommes du XVI ème, du XIX ème, c'est à dire aussi, par réaction, femmes et hommes du XII ème siècle. En même temps, nous vivons l'industrialisation des choses de l'esprit et de l'esprit même, une nouvelle époque du sensible, triomphante, mais redoutable par bien des aspects.

Vous avez su que l'ancien président de la Bibliothèque nationale de France avait voulu batailler avec Google. On voyait là un mime parfait de l'Hercule gaulois.

Peut être voudriez vous connaître le point de vue actuel des spécialistes sur le texte de Lucien : la peinture a-t elle existé ? la légende gauloise est-elle crédible ? Voici ce qu'en dit Jacques Bompaire : " On considère aujourd'hui qu'un tel tableau a existé et divers parallèles celtiques sont signalés. Il s'agirait d'un Hercule chtonien et le commentaire rapporté par Lucien serait un contresens ". En somme, un contresens fécond.

S'il y a bien une manière française de centrer sur la langue les relations du pouvoir et de la culture, quelque chose ne va pas dans toutes les sociétés modernes, dans le triangle économie - politique - culture. Et ce qui ne va pas, pour le dire en un mot, c'est que le politique abandonne la culture à l'économie. Certains proposent une " politique industrielle de l'esprit ". Il est vrai qu'on ne peut concevoir la réorientation des technologies cognitives sans participation de l'industrie. Pour ma part, je crois qu'il faut surtout que la culture (incluant ici recherche, université, école) reconquière son autonomie.

Comme disait le juriste français Loyseau - Pierre Legendre le rappelle souvent - " On lie les animaux par les cornes et les hommes par le langage ".

QUELQUES PISTES DE LECTURE

Lucien, Hercule. On trouve sur le site Gallica de la BNF deux traductions. Celle de Perrot d'Ablancourt, 1664, est savoureuse. C'est le texte que lisait Frédéric II. Il y a un dialogue de Voltaire confrontant Lucien et ses traducteurs Erasme et Thomas More. J'ai cité ici la version de Eugène Talbot,1912, plus fidèle mais plate.
Pour le texte grec et sa traduction: Lucien, Œuvres, Tome 1, établissement et traduction de Jacques Bompaire, Les Belles lettres, 1993.
Geoffroy Tory, Champfleury. Reprint chez Slatkine,1973. Sur Gallica, cliquer ici.
Un livre formidable qui analyse, entre beaucoup de choses, le Champfleury : Marie Luce Demonet, Les Voix du signe, Librairie Honoré Champion, 1992.

Textes cités :
Arnaldo Momigliano, Les Gaulois et les Grecs, in Sagesses barbares, François Maspéro, 1979.
Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammatisation, Mardaga, 1994.
Marc Fumaroli, Le génie de la langue française, cite l'extrait du Père Bouhours, Les lieux de Mémoire 3, Gallimard, 1997.
Jean Claude Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, Verdier, 2002.
Olivier Bomsel, Gratuit !, Gallimard, 2007.
J'ai remis au Ministère de la Culture et de la Communication, à la mi-juin 2007, l'étude mentionnée sur la lecture numérique, sous le titre " Lire, les pratiques culturelles du numérique ".

   

04/12/2006

Cahiers de la librairie: le livre à l'ère du numérique

Slf Le Syndicat de la Librairie Française (SLF) fait paraître une revue Les cahiers de la librairie, dont le numéro 5 est consacré au thème "le livre à l'ère du numérique".

Quatre entrées: auteurs et propriété littéraire, le numérique à l'usage des auteurs, éditeurs et diffuseurs, le texte numérisé et les réseaux du futur, le commerce du livre en ligne.

Articles, notamment, de François Gèze, Michel Valensi, Paul Otchakovsky-Laurens, François Bon, Philippe Aigrain. Le numéro est coordonné par Christian Thorel qui dirige la librairie Ombres Blanches de Toulouse.

Je contribue par un article sur La lecture numérique, une activité méconnue.

Les cahiers de la librairie n°5, novembre 2006. 16 Euros.

Directeur de la publication: Christian Thorel

Rédacteur en chef: Jacques Bonnet

22/11/2006

Internet et les partis politiques (1)

Internet et les partis politiques : introduction

Ce blog n'est pas consacré aux questions politiques, telles qu'on les entend habituellement, et il ne vise pas à commenter l'actualité.

Mais il apparaît assez visiblement qu'un nouveau domaine est aujourd'hui transformé par le numérique : l'activité des partis politiques.

Nous allons assister à certaines nouveautés lors des deux campagnes électorales françaises à venir, présidentielles puis législatives ; à vrai dire, les choses sont déjà bien avancées.

je ne commenterai pas l'orientation des candidats et des partis politiques ; j'essaierai simplement de comprendre ce phénomène, comme je le fais à propos des bibliothèques, de la culture des jeunes, de la lecture.

La première partie situe le sujet ; la deuxième rassemble des informations sur les principales expériences. La troisième tentera de dégager quelques leçons pour la campagne présidentielle française.

Origine des réticences des partis politiques par rapport à l'usage du numérique

Le politique ne découvre pas le numérique. Depuis une dizaine d'années, en France, le pouvoir exécutif et législatif, les collectivités territoriales, l'administration publique se sont mis à utiliser les technologies de l'information. Ici ou là, on commence timidement à travailler en réseau. La réflexion sur les liens entre le numérique et le politique est elle même plus ancienne puisqu'elle remonte à la fin des années soixante dix. Voir par exemple la série " Informatisation de la société " publiée dans la foulée du rapport Nora-Minc, à la fin des années 70 (la " télématique ").

Mais une institution - centrale dans les démocraties- a jusqu'ici toujours résisté au numérique : le parti politique. Même aujourd'hui où les premiers signes d'un numérique politique apparaissent clairement, on cherche vainement une approche qui serait précisément de l'ordre du politique : une interprétation et une délibération sur le sens et la portée de ces technologies, rapportés aux philosophies, aux valeurs ou aux objectifs du politique. L'église catholique a élaboré une doctrine consistante sur la " communication sociale ". On ne trouve rien de tel chez les partis politiques gouvernementaux, ni d'ailleurs chez les partis et groupes radicaux ou marginaux. Les seules théories politiques construites, et intéressantes dans cette mesure, sont celles des hackers, que je ne partage pas. Cette absence d'intelligibilité - je prétends pas évidemment la combler- est le cadre général des expériences et initiatives en cours.

D'où vient cette réticence ? Il y a  probablement quelque chose de vrai dans ce sentiment d'un grand écart entre l'obligation de modernité qui s'impose à celui qui va exercer le pouvoir, et la réserve du même lorsqu'il tente de comprendre comment la technologie façonne le lien social de manière différente. Mais cela n'empêcherait nullement un discours, a fortiori un discours critique sur les technologies de l'information. On lit souvent que les partis politiques sont des organisations pyramidales, et, comme telles, réfractaires au réseau. Mais la République française, l'Eglise catholique, le Pentagone ou Microsoft ne semblent pas être des organisations anarchistes, fascinées par l'horizontal et le réticulaire ; elles ont pourtant élaboré une doctrine sur leur propre usage du numérique. 

Je propose ici quelques pistes pour expliquer cette réticence.

La politique démocratique s'est étroitement configurée autour des mass médias, c'est à dire de la fusion des industries culturelles et du marketing. Ce rapprochement s'est effectué aux Etats-Unis entre les deux guerres mondiales, et en Europe après la seconde guerre. Ce rapprochement est une alliance ; cette alliance s'est faite sur un contenu démocratique, et s'est révélée favorable aux régimes démocratiques dans leur confrontation stratégique avec les totalitarismes.

Rappelons que les inventeurs et les ténors de la publicité et du marketing, comme Bernays, se sont engagés profondément dans les luttes pour les droits civiques et l'opposition à Hitler. Leur rôle par exemple a été éminent dans l'entrée en guerre des américains. Qu'ils aient eu tendance simultanément à vendre leurs produits comme autant d'objets symboliques de cette citoyenneté consommatrice est et n'est pas un autre sujet. La même observation pourrait être faite pour Hollywood.

Après guerre, l'excès de cette orientation est devenue manifeste lors de l'élection d'Eisenhower. Le directeur de campagne de son rival a fait remarquer que la campagne présidentielle avait été ravalée au rang d'une campagne de publicité pour une lessive et " qu'au train où allaient les choses, bientôt les américains auraient  un acteur comme président " ce qui révèle un véritable tempérament de prévisionniste. On sait que, de manière plus ou  moins systématique, les politiques européens se sont mis à imiter Eisenhower et Nixon.

L'élection d'Eisenhower est ce moment historique où l'articulation de la politique démocratique et des mass medias devint excessive. Il faut en situer la logique : c'est le point où l'économie orientée consommation - c'est à dire le devenir culture de l'économie- ne respecte plus aucune limite, n'accepte pas l'autonomie des autres domaines, qu'il s'agisse de la politique ou de la culture, et prétend absorber dans sa marche la totalité de la condition humaine. Cette sujétion du politique à une économie excessive, sortie de son lit, et qui veut être tout, est résumée, à la fois symbolisée et articulée par l'organisation des rapports entre les politiques et les medias.

Il apparaît ainsi que nombre de politiques se sont résignés à leur sujétion aux excès de l'économie, et qu'ils en ont parfois intériorisé les règles jusqu'à l'impuissance. On constate que la plupart des partis occidentaux gouvernementaux semble ne pas pouvoir faire autrement que d'accepter l'autorité des mass médias. Par cette formule, j'indique le peu de crédit que j'apporte aux multiples indignations particulières (corruption, marchandisation, " peoplelisation ", partialité). Une explication très générale, c'est qu'ils y croient, qu'ils adhèrent et font leur cette idéologie. Elle n'est pas sans fondement : la démocratie contemporaine a partie liée historiquement avec la " société de consommation " et avec le type de communication industrielle qui l'ont aidée à vaincre les totalitarismes. Cette association prolonge le schéma établi déjà par Tocqueville. Le politique (c'est valable aussi mais bien différemment pour la culture) doit renégocier son rapport à l'économie ; il ne peut pas l'ignorer ; il ne peut pas fuir la situation. Mais l'explication par l'idéologie, très souvent équivoque, est incomplète parce qu'elle n'explique pas comment, d'un point de vue opérationnel, on en est arrivé là, ni a fortiori, comment la situation pourrait être transformée.

Deux logiques sont à l'oeuvre.

La première est négative. Les politiques - en tout cas ceux qui acceptent la responsabilité gouvernementale- n'ont pas le choix. On connaît des cas de candidats qui pont été élus malgré leur oligarchie, comme Jimmy Carter, ou de forces qui ont réussi à s'imposer électoralement malgré une inégalité médiatique flagrante, comme récemment l'alliance emmenée par Romano Prodi en Italie, on n'en connaît aucun qui ait pu se passer des mass médias. Il n'y a là qu'un banal constat sur l'état des forces et de leur rapport, interne et externe au politique.

Le politique qui saura regagner du terrain aura élaboré non pas le plan de communication qui plait aux médias, mais la stratégie médiatique, c'est à dire technologique, qui lui permet de sortir de l'impuissance.

La deuxième logique est positive. On peut la dire avec le vocabulaire du droit romain ; certains politiques inclinent à échanger ce qu'ils pensent avoir encore, même comme reste : la puissance (potestas),  contre ce qui leur est nécessaire pour l'exercer, l'autorité (auctoritas), notamment la légitimité par les élections. Dit plus crûment, ils échangent leur propre sujétion contre un contrôle de l'opinion publique via les médias. Cet échange est un scénario d'horreur, où le politique ne cesse d'entraîner le citoyen dans son abaissement.

Pour quiconque veut faciliter la reconstitution d'une puissance publique, c'est par la légitimité du politique qu'il faut commencer, c'est à dire par l'homme.

L'internet peut il aider le politique à reconstituer sa légitimité, et donc sa puissance ?

L'internet comme media et les partis politiques

De manière générale, il s'agit de comprendre le rôle que peut jouer l'internet comme media, ce qui suppose d'avoir établi en quoi il est un media, et un média différent des autres.

Il faut entendre ici le mot (media) dans ses deux sens étymologiques : un milieu, un moyen terme où on se rencontre, où on échange, où se crée du " lien social " à travers une activité symbolique et pratique et le moyen technique de cette médiation, moyen qui n'est pas neutre puisque, précisément ses règles technologiques organisent, instituent le milieu. Autrement dit, le media internet n'est pas seulement un nouveau support. Il articule un " qui " (c'est la question du public de l'internet), un " comment " (c'est la question de la compréhension des technologies de l'information comme technologies culturelles) et un " quoi " (c'est la question des pratiques numériques).

Spécifiquement, du point de vue des partis politiques, il faut introduire la distinction média stratégique/ média tactique : l'internet relève des deux.

D'une part, les partis politiques devront réussir leur migration vers ce nouveau milieu, ce nouvel espace social qui, évidemment ne remplace pas les anciens.

De ce point de vue, l'internet s'apparente à certains espaces de référence, que les partis politiques ont intégrés comme les lieux logiques d'organisation de leur action : la ville ou le quartier, l'entreprise, le marché, ou à ce qu'on appelle parfois les " espaces tiers ", à la fois publics et privés (le café, le club d'activités).

Des points très importants de la réalité pratique des partis vont être questionnés : le modèle d'identité militante (adhésion par internet), la territorialisation de l'activité (sections virtuelles, forums), l'organisation du leadership (rôle des activistes en ligne), les formes de la communication et de l'action politique (listes de diffusion, blogs).

A propos de l'activité politique " de base ", on peut utiliser la métaphore suivante : après la délocalisation par les mass medias, qui ont littéralement marginalisé les formes traditionnelles du " militantisme ", surviendrait la re-localisation par le réseau. Encore faut il que cette migration vers l'internet puisse conjurer le risque d'exclusion numérique.

Au delà, il est assez vraisemblable que la dimension intellectuelle de l'activité des partis politiques sera modifiée, plus progressivement, par le déplacement qu'introduit la technologie par rapport à l'idéologie.

D'ores et déjà, on peut s'attendre à ce que l'expertise, réelle ou supposée, pilotée par ou pilotant le politique, soit elle même placée sous le regard critique qui devrait caractériser les démocraties. Le réseau devrait permettre de mieux associer les adhérents et sympathisants des partis, non seulement à leur activité, mais aussi à la réflexion, à l'élaboration et à la décision politique.

On souligne fréquemment que cette association pourrait être plus large, plus fluide et plus étroite. Cependant l'expérience de la réflexion collective sur le net présente aussi certains inconvénients : certains effets de la maîtrise inégale de l'expression seraient tempérés par l'échange " réel ", mais renforcés par la technique ; surtout, le numérique ne propose pas d'instruments éprouvés pour construire collectivement un accord à partir d'un débat.

En effet, une autre transformation que personne ne maîtrise, devrait accompagner la confrontation des deux grammaires de l'idéologie et de la technologie.

L'idéo-logie tend à tout ramener à l'identique et au contradictoire : le même, le symétrique, le semblable, l'homothétique, le différent, l'autre, le contraire. Sur le web, le sens est fabriqué différemment par liaison, association, fédération, agrégation. Les internautes apporteront cette technique, cette grammaire, cette autre manière  de fabriquer collectivement du sens.

Un scénario positif serait la re-politisation des partis autour d'une nouvelle méthode d' " intellection " de la chose politique ; mais je prends peut-être mes désirs pour la réalité.

D'autre part, pour ceux de ces partis qui sont appelés à gouverner, leur rôle de préparation de l'exercice du pouvoir leur impose d'être synchrone avec le fonctionnement législatif et gouvernemental, les modes de travail des administrations publiques, centrales ou locales. Sur ce point fondamental qui n'est pas abordé ici, soulignons qu'il s'agit d'une tâche de long terme.

L'internet, c'est ce qui nous préoccupe ici, est aussi un media tactique. C'est à dire que les différents moyens proposés par le net, et son fonctionnement de forum virtuel permettent d'envisager d'y recourir dans un cadre tactique donné, lié à une période déterminée de l'activité objective et subjective d'une force politique, à un objectif précis, à un champ de forces bien circonscrit. Habituelle en politique, la métaphore militaire de la campagne permet d'identifier certaines situations de ce type : campagnes d'opinion, mouvements sociaux et politiques, et, bien sûr, campagnes électorales ou référendaires.

Les deuxième et troisième parties de cette note seront centrées sur cette question du media tactique, et plus spécifiquement sur le rôle d'internet dans les campagnes électorales. (à suivre)