09/01/2009

Enregistrement de la séance Ars Industrialis du 17 mai 2008

Faire attention  

Christian Fauré propose sur son site l'enregistrement vidéo de la réunion publique d'Ars Industrialis, le 17 mai 2008 au théâtre de la Colline.

J'intervenais sur le thème "Lectures numériques, lectures industrielles: contrôle de l'attention et catastrophe cognitive", Christian sur "la gigantomachie autour des data - centers".

Pour accéder à l'enregistrement

18/09/2007

Le public des lecteurs numériques

Vittorio_matteo_corcos Ce texte fait suite à "Lectures industrielles", l'ensemble formant la dernière partie d'une étude remise au ministère de la Culture et de la Communication, intitulée, "Lire, les pratiques culturelles du numérique".

Rôle et responsabilité des lecteurs numériques

Que fait le public des lecteurs numériques ? Après avoir décrit les opérations qui constituent la lecture numérique comme faire (1), examinons le rôle, et même la responsabilité, du public dans la fabrication sociale de la lecture numérique.

Nous avons déjà rencontré la plupart des éléments constitutifs de ce rôle.

1/ Les activités du lecteur sont à la base du fonctionnement du web comme réseau médiatique. Sans les liens hypertextuels, les sites ne seraient que des arborescences parallèles, le réseau n'existerait pas. Sans l'activité consistant à établir de tels liens en tant que liens de lecture, la mise en réseau (la " réticularité ") serait embryonnaire.

2/ Le lecteur numérique prend en charge une partie consistante de la technologie de lecture. Sans le lecteur, avant son intervention, le numérique ne propose qu'une technique par défaut. On peut même poser qu'à partir des moyens techniques existants, le lecteur fait advenir une sorte de technologie-mouvement dont il assume la cohérence et la consistance.

3/ Le lecteur numérique a une double responsabilité, par rapport au texte numérique, et par rapport à sa lecture. C'est lui qui assure la " clôture " technique du texte au cours de la navigation et le définit comme bon à lire. C'est lui qui décide du type de lecture auquel il va se livrer, et adopte les compromis nécessaires, notamment pour la lecture approfondie.

4/ Les lecteurs forment le public. Certains internautes adoptent bien sûr un comportement de consommateurs. D'autres s'en tiennent à un rôle d'utilisateurs, venant télécharger un fichier ou prendre connaissance des mises à jour d'un petit nombre de sites. Mais il suffit de comparer la lecture sur le web avec la pratique d'interrogation des bases de données pour saisir la spécificité du lectorat numérique comme public.

C'est un public général en cela qu'aucun prestataire sur le web n'a réussi à capter durablement un public particulier autour d'opérations de lecture. C'est un public qui s'institue autour de sa pratique technique même si les appartenances sociales ou générationnelles jouent évidemment un rôle. C'est surtout un public qui tend à s'auto - instituer dans son rapport avec les industries de l'information. Un travail systématique permettrait sûrement d'identifier diverses écoles de lecture. Les auteurs de l'ouvrage " Lire, écrire, récrire " développent la notion intéressante de " prédilection sémiotique " qui pourrait permettre de rapprocher les deux approches de sémiologie du texte et de psychologie de la lecture.

Mais le point clé me semble bien être l'émergence d'une conscience de public, d'un sentiment d'appartenir à une même société de lecteurs. Cette société se constitue autour de la publication et de l'échange des lectures. C'est en quelque sorte un grand club de lecture numérique.

5/ Enfin c'est au(x) public(s) des lecteurs numériques que revient finalement le rôle de se former collectivement. Imiter, copier, renseigner, livrer des secrets, critiquer : la lecture comme les autres pratiques numériques s'accompagnent d'une circulation du savoir - faire, une sorte de compagnonnage en réseau. On sait que cette dimension est particulièrement importante dans l'orientation du peer-to-peer, des logiciels libres et des " creative commons ".

Au vu de ce tableau, on pourra s'enthousiasmer sur l'autonomie d'un tel public ou se demander si la barque du lecteur numérique n'est pas un peu trop chargée. Au delà de la figure du lecteur, j'adresse cette interrogation à toutes les théories de la subjectivité numérique.

Mais dans tous les cas, on ne peut éviter de voir une contradiction entre le rôle fondamental du lecteur numérique et sa situation de nain juridique : beaucoup de responsabilité et pas beaucoup de reconnaissance.

Pour un droit du lecteur

A peu près aussi ignorée que la lecture numérique elle même jusqu'à une date récente, la question du droit du lecteur est de plus en plus reconnue et pourrait bientôt être considérée comme une des meilleures illustrations du droit de la " société de la connaissance ".

Le point de départ est des plus obscurs. Un spécialiste présente la situation juridique du lecteur en deux points: absence d'individualisation du lecteur, absence de protection spécifique du lecteur.

En 2005, je résumais ainsi la situation :
a/ le ou les lecteurs ont peu de " droits ",
b/ ce peu, ils ne l'ont pas en tant que lecteurs,
c/ le lecteur est une préoccupation exceptionnelle des textes juridiques (à la lettre : ce peu de " droits " sont des exceptions au monopole de l'auteur),
d/ le lecteur n'est pas un sujet juridique,
e/ il n'y a pas de droit du lecteur.

Ce " peu de droits " n'est pas rien. Il comprend d'une part, le droit d'accès à l'information, d'autre part, l'exception pour copie à usage privée, ainsi que le régime des citations qui, pour partie, concerne l'activité de lecture.

Nous sommes habitués à considérer que la liberté d'expression, la mise en circulation des textes sont les fondements du " droit de lire ", l'accès n'étant limité que par des conditions économiques ou matérielles, sauf quelques situations où l'espace privé est limité légalement (prisons, enceinte militaire). Sur un plan logique, les choses sont pourtant séparées : il peut y avoir censure de l'écriture et/ou censure de la lecture. Historiquement le droit de lire, c'est à dire le droit de " tout " lire a été reconnu et organisé (c'est à dire limité) par le Décret de Gratien au XIIème siècle. Il n'était évidemment pas question de liberté d'expression.

Dans le cadre du numérique, le développement des techniques d'identification, de contrôle et de gestion des droits, et la fusion des industries culturelles et des industries de l'information ressuscite cette séparation des deux libertés et des deux contrôles.

C'est cette situation qui est à l'origine de la fiction à succès de Richard Stallmann, " Le droit de lire "(The road to Tycho).

Je n'envisage pas ici d'examiner les différentes pistes juridiques en la matière.

Mon propos est seulement de montrer en quoi la question de droit éclaire de manière singulière la pratique et le rôle du lecteur numérique. Il semble en effet que l'institution d'un droit du lecteur ne manquera pas de s'imposer, et cela en fonction de quatre grandes logiques distinctes.

Si le droit à la lecture est peu organisé, il n'en forme pas moins un droit coutumier qui est au cœur de nos activités culturelles. Personne ne songerait à remettre en question le droit de prendre des notes à partir d'une lecture. Il serait inconcevable que le numérique emporte un recul politique ou culturel de la lecture en général.

Sont concernés ici les grandes fonctionnalités de lecture, dans la mesure où elles caractérisent la lecture en général, et le droit du public à accéder aux textes (domanialité publique, droit d'usage du public sur les collections publiques). Par exemple, un tel droit trouvera à s'appliquer ou à se poser pour la mise en place des futurs services de lecture numérique des bibliothèques publiques.

La deuxième logique est la protection des lecteurs par rapport à la tendance à l'industrialisation de la lecture. Qu'il s'agisse de commercialiser les actes de lecture, ou de les contrôler, la défense de la vie privée (" privacy ") des lecteurs numériques est devenue un sujet brûlant. La défense de la vie privée recouvre les lectures, mais aussi les lecteurs, à cause du croisement possible entre des sources diverses de renseignement.

La défense de la vie privée du lecteur permet d'établir un début de statut culturel de la lecture. Dans une décision isolée, mais de grande portée, le Conseil Constitutionnelle a considéré qu'on ne pouvait pas faire des lecteurs " les objets d'un marché ".

La troisième logique participe de la reconnaissance du rôle du lecteur pour le web, la technologie, le texte, la lecture, le public et sa formation. Aujourd'hui le lecteur prend en charge des opérations qui sont au fondement du fonctionnement de l'internet. Il exerce une responsabilité et il a conquis un pouvoir. On voit mal comment ce pouvoir pourrait ne pas être reconnu. C'est d'ailleurs ce que signifie l'insistance sur le Web 2.0. : l'internet dépend de plus en plus des internautes, de leur pratique, notamment la lecture. Cette reconnaissance peut prendre des formes multiples : charte de droits, association à la gouvernance de l'internet. A un moment ou à un autre, la question de l'économie de la lecture se posera aussi puisqu'elle est la cible des industries de la lecture.

Une approche plus globale, mais dans laquelle la fonction générique de la lecture est incluse, fait référence au statut des biens informationnels et de leur accès dans la " société de la connaissance ". C'est ce que Philippe Aigrain appelle les " droits intellectuels positifs ", ici articulés au statut des biens informationnels (biens communs ou propriété). Aigrain cite : le droit d'accéder, de citer, de référencer et de créer un lien.

Nouveaux savoirs, nouvelles ignorances

Parmi les rôles et responsabilités du lecteur, nous avons rencontré la formation. Et cette sorte d'auto-didaxie collective contraste avec l'abstention des puissances publiques et le formatage des lectures industrielles.

Que signifie donc: constituer un savoir-lire numérique, l'apprendre et le transmettre ?

Le vif débat qui s'est engagé aux Etats Unis à propos de l'utilisation des logiciels de calcul dans l'enseignement, les remarques de plus en plus fréquentes des enseignants, aussi bien à l'université qu'au lycée, sur les exercices faits " à coups de copier - coller " ne me semblent pas devoir être considérés a priori comme des phénomènes marginaux, inévitables dans une phase d'appropriation de la technologie par les établissements d'enseignement.

En ce qui concerne notre sujet, la question de fond est celle de la culture de l'écrit numérique. J'emploie " culture de l'écrit " pour ce que les Anglais appellent " literacy "(2). Cette question est centrale ; elle est au cœur de la problématique de la " société de la connaissance " ; je ne peux faire beaucoup plus ici que la mentionner en l'éclairant à partir du point de vue spécifique de la lecture. La formule de " culture de l'écrit numérique " avec son emphase a l'avantage de souligner que nous sommes bien en face d'un savoir et d'une compétence qui ne sauraient nullement se réduire à l'aisance avec l'ordinateur, la virtuosité dans le maniement des périphériques, ou la rapidité pour répondre aux sollicitations des situations interactives.

Un exemple simple de cette " culture de l'écrit numérique " est la difficulté qu'éprouvent un grand nombre de débutants dans leur apprentissage de l'internet à saisir correctement les adresses des sites. Une des erreurs les plus fréquentes est l'oubli ou la saisie défectueuse du point. Il y a à cela plusieurs raisons.

Le novice est confronté au caractère discret du codage numérique. Le grand public en a déjà une certaine expérience avec les codes des cartes bancaires, des immeubles... Mais précisément notre savoir-compter nous a complètement familiarisés avec la distinction des nombres. En revanche, et particulièrement dans l'activité d'adressage, métaphore ici adoptée par l'informatique et mal comprise des utilisateurs, le point et les autres signes de ponctuation sont particulièrement tolérants à l'erreur, dans le monde analogique, par exemple pour rédiger une adresse sur l'enveloppe  du courrier.

D'autre part, l'organisation des adresses, selon le format http, et sa syntaxe sont des notions complexes et difficiles à retenir. Enfin, malgré une similitude apparente de présentation (la ligne d'adresse), la signification du point dans l'orthographe numérique et dans l'orthographe classique diffère profondément.

Le débutant doit donc inhiber un certain nombre de connaissances qu'il a sur le point de ponctuation. Et plus le formateur (ou le design) insiste sur l'analogie, plus la difficulté à oublier les règles de l'orthographe de référence est grande. Le nouvel utilisateur a de très bonnes raisons de se tromper. Je crois que ce simple exemple du point dans l'adresse illustre bien les caractéristiques de la culture de l'écrit numérique et la difficulté de combiner les deux savoir-faire.

En ce qui concerne le savoir-lire, des difficultés spécifiques sont attachées à chacun des rôles et responsabilités qui ont été énumérés ci dessus. J'en proposerai cependant une présentation transversale en dégageant plusieurs niveaux de savoir faire auxquels sont rattachés des blocs de contraintes et de difficultés.

Le premier niveau est celui qui relève du texte numérique, comme objet technique et comme medium. L'exemple du point entre dans cette catégorie. Ici les difficultés que rencontrent en particulier les psychologues s'appellent " désorientation ", " surcharge cognitive ". Les contraintes tenant à l'apprentissage de la " grammaire " du texte numérique sont d'autant plus fortes que cette grammaire est instable, évolutive. Le lecteur doit se mettre dans cette position de surplomb, c'est à dire de maîtrise, où il accepte que les conventions ne soient pas établies, au risque de la complication, mais avec le plaisir de participer peut être à leur élaboration.

Un autre type de savoir textuel mobilisé par la lecture numérique est ce savoir qu'on pourrait appeler " littéraire ". C'est précisément lui qui intéresse ou inquiète les professeurs de lettres dont les élèves utilisent le web.

Dans le monde du texte imprimé, les textes sont organisés en genre, d'après leur contenu littéraire et/ou d'après leur forme matérielle. Ces diverses classes de texte se distinguent à l'œil nu : un quotidien, un magazine, une revue d'idées, un dictionnaire, un livre pratique, un roman. D'autres indications données par le péritexte (titre, couverture, typographie) permettent de distinguer la fiction, l'essai, la poésie.

Sur le web, d'autres conventions existent pour distinguer les genres, et associer une certaine forme à un certain contenu. Par exemple, un lecteur des Skyblogs saura reconnaître un blog d'un autre site, un Skyblog d'un autre blog, et même un Skyblog de telle catégorie d'un autre. Mais ce type de connaissance ne lui sera pas très utile pour distinguer un " blog de connaissance " (" knowledge blog "), qui se signalera par de toute autres conventions, d'un blog d'expression individuelle. Les connaissances des lettrés numériques ne sont pas les mêmes, ce qui est habituel. En revanche, contrairement au monde imprimé, il y a peu d'espace commun établi entre les différentes pratiques de lecture à ce niveau. Le web est plutôt élitiste de ce point de vue.

Nous avons déjà, à propos des opérations de prospection, évoquer les positions, ou postures, de simulation. Cette notion nous permet de faire revenir l'origine en quelque sorte professionnelle des opérations de lecture. Le numérique permet à l'utilisateur de prendre une autre position, en testant une opération extérieure à son habitus. Il n'a pas besoin d'avoir la compétence pour cela puisque c'est le système technique qui lui donne. Mieux, il ne court aucun risque à tester cette technique qu'il ignore, puisque l'automatisation et la rapidité des traitements lui permettent de procéder par répétition d'essais et d'erreurs.

La simulation est loin de se limiter aux seules activités de prospection, comme l'utilisation d'un moteur de recherche. Elle concerne tous les traitements du texte où la technique produit une puissance de simulation : utiliser un moteur c'est simuler l'activité d'un bibliothécaire, personnaliser son navigateur ou utiliser un logiciel comme Netvibes c'est simuler le comportement d'un journaliste devant son dossier de presse, stocker des centaines de textes sur son disque dur c'est simuler le travail du documentaliste, etc.

Or la simulation seule n'entraîne pas de transfert de compétence ; elle ne fait qu'enrichir les connaissances déjà acquises. Le lecteur qui ne dispose pas de ces connaissances est dans une posture de simulation décalée, presque inversée, puisqu'il met en œuvre des traitements, notamment automatisés, correspondant à une compétence de lecture qu'il ne possède pas. Il est assez évident que les risques de la simulation sont autant à craindre dans le cas de la lecture numérique que dans celui de l'usage des calculatrices scientifiques dénoncé par les mathématiciens américains.

Il y a une erreur de perspective que les documentalistes des collèges et lycées relèvent souvent : les élèves prennent au pied de la lettre le discours d'accompagnement des industries de l'information selon lequel on trouve toute l'information du monde sur internet. Cette idée qui apparaît absurde à beaucoup d'adultes est très répandue et solidement établie. Elle traduit admirablement la croyance en la force de la simulation. Malheureusement, on ne trouve pas sur internet d'information sur les informations qui ne sont pas sur internet.

Finalement ce n'est pas seulement l'accès et la prospection, mais toute l'activité de lecture qui peut être simulée.

Enfin le dernier niveau de savoir faire est celui qui permet de distinguer et d'associer, dans le cadre du numérique, lecture d'information et lecture d'étude.

La lecture d'étude conserve aujourd'hui un caractère hybride, elle associe écran et papier. Les lecteurs confirmés n'ont pas de difficultés à maîtriser ce caractère hybride. Ils ne confondent pas information et connaissance structurée. Ils ont appris à suspendre la navigation et clôturer le texte pour mieux se concentrer. Ils savent utiliser les formats les plus divers pour lancer une investigation informatique du texte, ou simplement conserver leurs annotations.

Mais la situation est bien différente pour le lecteur débutant, qu'il s'agisse de sa connaissance du texte numérique comme objet technique, de sa compétence littéraire, ou de sa capacité à maîtriser une position de simulation. Si ce lecteur ne dispose pas d'une bonne formation lui permettant de distinguer les diverses pratiques de lecture, c'est à dire d'une bonne culture de l'écrit, les difficultés qui viennent d'être rappelées joueront toutes dans le même sens : la confusion sur la signification culturelle profonde de ce qu'il effectue sous l'étiquette d'une opération de lecture.

Fin

(1) Dans la deuxième partie de l'étude.

Références Bibliographiques

AIGRAIN P. Cause commune, l'information entre bien commun et propriété, Fayard, Paris, 2005.
GIFFARD A., Idée du lecteur, in TRON C. et VERGES E. " Nouveaux médias, Nouvelles écritures ", Editions de l'entretemps, Vic la Gardiole, 2005
GIFFARD A., La lecture numérique, une activité méconnue, Les cahiers de la librairie, n°5, nov 2006.
SOUCHIER E., JEANNERET Y., et LE MAREC J. éd, Lire, écrire, récrire, Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Bibliothèque publique d'information, Paris, 2003.
STALLMAN R., Le droit de lire, in BLONDEAU O. et LATRIVE F. " Libres enfants du savoir numérique ", Editions de l'éclat, Paris, 2000. Publié initialement dans les Communications of the ACM, volume 40, n°2, 1997.

A titre d'information, voici le sommaire de l'étude complète (56 pages)

" LIRE. Les pratiques culturelles du numérique "

INTRODUCTION : LECTURE, LECTURE NUMERIQUE      

Une activité méconnue         
La lecture comme pratique       
Plan de l'étude         

1. LES TECHNIQUES DE LECTURE NUMERIQUE      

1.1. BREVE HISTOIRE DES MOYENS TECHNIQUES      

Lecture à l'écran

L'hypertexte      
Le web         
Lecture sur le web         

1.2. L'HYPERTEXTE COMME VISION DE LA LECTURE    

La convergence de la théorie littéraire et de la technologie 
Lecture de l'hypertexte         

2. LA LECTURE NUMERIQUE DU POINT DE VUE DU LECTEUR 

2.1. LE LIRE NUMERIQUE COMME FAIRE      

La navigation         
Le marquage          
La copie          
La prospection       
L'annotation          
La structuration         
Réseau de textes, réseau de lectures      
Un premier bilan         

2.2. AUX LIMITES DE LA LECTURE NUMERIQUE      

Les limites de la lecture numérique d'après les psychologues   
Lecture d'information, lecture d'étude      
Deuxième bilan sur la lecture numérique      

3. LA SOCIETE DES LECTEURS      

3.1. LES LECTURES INDUSTRIELLES      

L'industrie de la lecture         
Commercialisation des lectures       
Le décentrage vers l'espace public      

3.2. LE PUBLIC DES LECTEURS NUMERIQUES      

Rôle et responsabilité des lecteurs numériques    
Pour un droit du lecteur         
Nouveaux savoirs, nouvelles ignorances      

Sources          
Notes            
Bibliographie sélective       

10/09/2007

Lectures industrielles

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J'ai remis en juin 2007 au ministère de la Culture et de la Communication un étude intitulée " Lire - les pratiques culturelles du numérique ". Cette étude comporte trois parties : " les techniques de lecture numérique ", " la lecture numérique du point de vue du lecteur " (le lire numérique comme faire), et la dernière partie, intitulée " La société des lecteurs ", que je mets ici en circulation en attendant la publication de cette étude et des autres contributions.
...

Introduction

Cette troisième et dernière partie est consacrée aux lecteurs numériques, ou, plus précisément aux lecteurs, du point de vue de la lecture numérique.

L'analyse habituelle des pratiques culturelles est fondamentalement sociologique ou anthropologique. Elle vise à travers l'analyse des pratiques ou des usages, à révéler quelque chose des sociétés ou du public. C'est par exemple le cœur du courant des " cultural studies "(1). Cette analyse porte sa critique sur deux réalités apparemment connues : une activité culturelle, comme lire ou écrire, et une société, comme la société contemporaine occidentale.

Par comparaison, l'analyse des pratiques numériques comme pratiques culturelles, confronte plutôt deux inconnus : le faire technologique, ici, lire, et son sujet. On peut considérer que ce sujet est la société ou l'individu en général. C'est le point de vue adopté, par exemple, dans la plupart des politiques contre la " fracture " ou le " fossé " numérique. On peut aussi considérer le faire technologique plutôt comme une relation sociale, en tant que telle, et le cadre d'un processus distinct de subjectivation, individuelle ou collective.

Ici je cherche seulement à collecter quelques éléments d'enquête qui permettront de mesurer la distance entre l'institution du lecteur classique et celle du lecteur numérique. Car elle est grande.

La première différence, si évidente qu'elle en est aveuglante, est l'absence à peu près totale du rôle direct d'une puissance publique dans l'institution du lecteur numérique.

Les pouvoirs publics, politiques ou religieux, qui, à d'autres époques, jouaient le rôle principal, n'ont presque aucune influence directe sur le processus, ayant décidé, dans beaucoup de pays, de ne pas influer sur l'orientation de la technologie, et dans la plupart, de se limiter à une vision étroite et empiriste de " l'alphabétisation numérique " qui porte si mal son nom.

Une conséquence directe de cette abstention est le caractère opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique. Il serait évidemment commode d'approcher le lire numérique, en confrontant la pratique réelle à sa référence publique, quelle qu'elle soit et quoi qu'on en pense. Mais je n'ai jamais entendu personne accorder la moindre importance à l'influence qualitative du contenu des formations publiques sur l'orientation technologique ni sur la pratique, et cela indépendamment de l'importance variable des efforts d'alphabétisation numérique.

C'est ainsi que la lecture numérique confronte deux, et seulement deux grandes catégories d'acteurs : les industries de l'information, en tant qu'industries culturelles, et le public des lecteurs numériques. A leur rencontre s'institue la société des lecteurs numériques.

LES LECTURES INDUSTRIELLES

Pour mesurer le caractère proprement inouï de la lecture industrielle, et avant d'en examiner le contenu, il faut rappeler que le principe auquel nous sommes habitués est celui d'une séparation des deux ordres : normalement nous considérons la lecture comme une pratique culturelle radicalement étrangère à l'industrie.

En ce sens, on partira de la double distinction entre, d'une part, technologie et industrie, et, d'autre part, texte et lecture.

Il y a bien une technologie de la lecture, dans le sens où Sylvain Auroux parle d'une technologie de la grammaire (et même de la grammaire comme technologie). Elle peut s'exprimer sous la forme de méthode systématique comme dans le Didascalicon d'Hugues de Saint Victor, qui constitue le programme de lecture de la Renaissance du XIIème siècle. Mais, jusqu'au numérique, cette technologie est purement humaine, ce pourquoi elle s'apparente souvent à une discipline. Seule, et sur une longue période, la révolution numérique va entreprendre d'industrialiser (certes de manière incomplète et sans projet systématique) la technologie de la lecture.

D'un autre côté, il y a bien une industrie du texte, dont les repères technologiques (le dispositif Gutenberg, les innovations de la fin du XIXème siècle) ne coïncident pas avec ceux de la lecture (lecture silencieuse ; lecture extensive). Mais il n'y a pas, jusqu'au numérique, d'industrie de la lecture, seulement une industrie de l'édition et du livre à laquelle correspondent diverses pratiques de lecture. Pour prendre un exemple, le livre de poche a permis l'extension de la lecture extensive mais celle ci était apparue au XVIIIème, sans modification technologique ou industrielle majeure du côté de l'imprimé.

L'industrie de la lecture

L'industrie de la lecture est une nouveauté absolue.

Elle se met en place autour de trois axes.

Le premier axe renvoie à ce qu'Emmanuel Souchier appelle " l'architexte ". En simplifiant, les grandes caractéristiques de la technique utilisée pour produire le texte sont restituées sous une forme généralement simplifiées dans ce qui tient lieu de dispositif de lecture. Peu ou prou, les fonctionnalités de lecture sont des sous-parties des dispositifs informatiques, médiatiques et éditoriaux. Elles leur sont subordonnées, soit directement soit implicitement. Lorsque les imprimeurs passent, dans les années 60, de la linotype à la photocomposeuse, la mutation affecte les typographes, transformés en clavistes. Moyennant quelques années de mise au point, elle est presque invisible pour les lecteurs. Mais lorsque SGML mute, sous l'impulsion de Tim Berners Lee, en HTML, ce sont les lecteurs du web qui se retrouvent confrontés à une certaine conception de la structuration (du balisage logique) des textes, et à la nouveauté du lien hypertextuel.

Ici le lecteur est situé comme un opérateur d'ingéniérie textuelle. Si on se rapporte à la brève histoire des techniques de lecture numérique proposée au début de l'étude (première partie), il semble vraisemblable que cette intégration-subordination du lecteur à l'ingéniérie de l'architexte est une sorte de persistance de la lecture de contrôle. Le lecteur n'est rien d'autre que l'assembleur de textes et de programmes informatiques et la lecture l'opération de contrôle qui permet de surveiller l'efficacité de cet assemblage. L'exemple est facile, mais il est frappant de constater qu'un logiciel de traitement de texte comme Word, qui offre si peu de fonctions de lecture, intègre cependant un outil de contrôle de la lisibilité, à partir de la formule de Flesch(2).

Le deuxième axe de l'industrialisation de la lecture porte spécifiquement sur l'informatisation des moyens de lecture : matériels, logiciels, interfaces, " signes passeurs ", formats.

Ils ont été rappelés dans la première et la deuxième partie ; je n'y reviens pas. Il faut cependant souligner que si ces moyens informatiques de lecture semblent se développer d'une manière assez chaotique, ils relèvent néanmoins, à un degré ou à un autre, d'une orientation générale, d'un " concept " ou d'une " philosophie ", en tout cas d'un discours d'accompagnement qui comporte une certaine conception de la lecture. Cette orientation peut être d'ordre intellectuel, technologique, ou stratégique (marketing).

Par exemple, aux terminaux passifs (dumb terminals) correspond bien la lecture à l'écran - lecture de contrôle; l'ordinateur personnel connecté est la base matérielle de la lecture numérique. Le wysywyg, l'hypertexte ou l'accès à l'information ne sont pas des tendances techniques de même nature ni de même portée. Mais toutes elles orientent la lecture numérique, l'engagent dans une certaine direction.

L'accès à l'information, telle que l'organise en particulier les moteurs de recherche, majore la fonction " recherche de l'information " parce qu'elle gomme la phase initiale, invisible parce qu'automatisée, de lecture (scanning) mais surtout parce qu'elle tend à installer la recherche de l'information dans le texte comme la vraie lecture. C'est cette pente qui fait prospérer la lecture d'information sur le web, sur le plan technique comme sur le plan des usages, avec les risques de més-usage qui seront évoqués plus bas.

Comme il a déjà été dit, aucune de ces grandes orientations, pas même l'hypertexte, ne s'est traduite par un véritable projet technologique de lecture numérique.

La lecture numérique est une technique par défaut : l'industrialisation de la lecture produit ainsi cette situation étrange d'une pratique sociale à la fois répandue et invisible, une pratique technique sans technologie.

Commercialisation des lectures

Après l'architexte et l'informatisation des moyens de lecture, le troisième axe d'industrialisation de la lecture - qui nous incline à proposer la notion de lectures industrielles - est celui qui consiste à se saisir des lectures et des lecteurs eux même.

La commercialisation des actes de lecture, nouveauté qui aurait bien surpris nos devanciers, est un maillon important du financement du web par la publicité.

Le meilleur exemple en est le modèle économique de Google.

Le moteur de recherche est une machine de lecture automatique, quasi universelle, qui pratique une double lecture : lecture des textes et lecture des lectures.

Google a construit son économie en solvabilisant dans les deux sens cette lecture des lectures, c'est à dire cette connaissance en bloc et dans le détail du public des lecteurs lui même solvabilisé comme consommateur.

On sait qu'il repose sur deux services complémentaires et symétriques: AdWords et AdSense.

AdSense s'adresse aux éditeurs sur le web et leur propose un service défini de manière excellente comme une " publicité contextuelle ". Concrètement, l'éditeur sélectionne un annonceur à travers un système de mots clés. Cette procédure est fréquemment rapprochée de la publicité dans les journaux ou dans les pages jaunes. Mais ce qui distingue la " publicité contextuelle " par rapport à toutes les autres, c'est sa proximité non seulement avec le contenu thématique des textes, mais aussi avec le type de concentration spécifique à l'activité de lecture. La lecture commercialisée devient le support d'orientation du " temps de cerveau disponible ".

AdWords symétriquement s'adresse aux annonceurs et leur propose de choisir et d'acheter le mot clé qui renverra sur leur propre site. Les annonces liées aux mots clé figurent en marge de la liste de sites affichés comme résultat d'une requête dans Google. Ainsi le lectorat est vendu aux annonceurs deux fois : la première fois, directement, la cible est le lecteur individuel qui fait sa recherche ; la deuxième fois, parce que c'est un sous-ensemble du lectorat du web qui est constituée en audience de la publicité. Un aspect étonnant de cette organisation tient au fait que les éditeurs de sites, par l'intermédiaire des liens hypertextuels qui ici ne sont rien d'autre que des renvois de lecture, participent à la fois au classement des résultats et à leur propre transformation en audience publicitaire.(3)   

Il faut aller plus loin. Google est seulement un exemple -pour le moment, le plus abouti- de cette capacité des industries de l'information, à travers leurs logiciels et services, à se saisir et exploiter les données produites par les internautes, y compris les plus profondes (selon la métaphore du " data mining ").

Grâce aux cookies implantés sur l'ordinateur des internautes, elles peuvent enregistrer les parcours de lecture et constituer automatiquement des profils individualisés qu'ils peuvent revendre aux annonceurs. Tout peut être enregistré et retraité : blogs, mails, liens, signets, annotations.

Toute personne qui publie sur le web, même avec des logiciels libres, des contenus en " creative commons ", et en refusant la publicité sur ses propres pages, tend à devenir le poisson pilote de la publicité qui, attirant les lecteurs, prépare l'exploitation commercial de leurs lectures.(4)

Ainsi le lire numérique s'industrialise selon ces trois axes. Ce processus n'est pas uniforme. En particulier, il connaît une certaine concurrence économique. Cette concurrence articule la rivalité entre technologies et modes de valorisation. En ce moment, par exemple, Google a su damer le pion à la fois aux autres moteurs de recherche, et aux portails ou navigateurs.

Il me semble cependant qu'un principe assez général unifie l'industrialisation de la lecture. Et c'est ce principe qui nous permet de parler de lectures industrielles.

Le décentrage vers l'espace public

Ce principe c'est le décentrage de la lecture, de l'espace privé vers l'espace public.

A l'époque contemporaine, nous sommes plutôt habitués à considérer la lecture comme une activité privée et individuelle. Le lecteur est celui qui s'isole, se retranche.

Mais dans l'histoire de la lecture, la co-existence d'une pratique publique et d'une pratique privée de lecture est fréquente. Par exemple, le terme de " lectura ", au Moyen-Age, renvoie à la fois à la leçon publique et à la lecture individuelle.

Le système des lectures industrielles est bien différent. Il transforme la relation de lecture qui traditionnellement associe le lecteur au texte en une relation publique, selon le terme d'Edward Bernays. Le mot " publicité " reprend ici l'ensemble de ses significations : le principe-publicité de la République (l'Offentlichkeit de Kant) et la publicité, langage de l'économie. Le décentrage de la lecture vers l'espace public s'impose comme moyen de transformer les lecteurs en consommateurs.

L'industrie de l'information est une industrie de transformation : du privé au public et retour. Le passage nécessaire par l'espace public - cette sorte de mise à plat et en pleine lumière des lectures personnelles- est la condition requise par les opérations de comptage.

Le comptage, la statistique sont devenus l'obsession des acteurs du web. L'information sur les " contenus " du web est toujours qualifiée statistiquement et, pour le moment, elle consiste d'abord en cette qualification statistique. Sur les moteurs de recherche, c'est la quantité qui produit la qualité. Chaque acte de lecture est considéré comme un " hit " ; on enregistre et on publie les passages   sur le site, ou le nombre de personnes présentes simultanément. On met en scène l'auditoire, le lectorat virtuel. Les statistiques des blogs apprennent à leurs auteurs d'où viennent leurs lecteurs, quelles entrées ils ont utilisées et quels articles ils ont lus.

C'est l'association de l'information statistique à l'enregistrement des opérations de lecture qui constitue la technologie de l'industrialisation de la lecture. J'appelle ses produits : les lectures industrielles.

(A suivre : " Le public des lecteurs numériques ")

Notes

(1) Je fais référence ici aux cultural studies classiques, et non au courant universitaire post-moderne. On se souvient que le titre original du livre qui fonde les cultural studies, la " Culture du pauvre " de Richard Hoggart est " The uses of Literacy ". Sur literacy, voir la note de traduction dans la présentation de Jean Claude Passeron.

(2) Il est plaisant de remarquer que ces consignes d' écriture industrielle proviennent d'un art d'écrire passablement vieillot, style Cours Pigier, publié en 1949. Celui de Gunning (le " Fog index ") date de 1952.

(3) Pour une bonne présentation du mécanisme financier ingénieux de vente des AdWords et AdSense, voir le livre de Olivier Bomsel " Gratuit. Du développement de l'économie numérique ", Gallimard, 2007.

(4) Voir le point de vue de Richard Stallmann dans " Le droit de lire " (biblio).

Références

CASSIN B., Google-moi, La deuxième mission de l'Amérique, Albin Michel, Paris, 2007.
HABERMAS J., L'espace public, Payot, Paris, 1998
GIFFARD A., Idée du lecteur, in TRON C. et VERGES E. " Nouveaux médias, Nouvelles écritures ", Editions de l'entretemps, Vic la Gardiole, 2005
GIFFARD A., La lecture numérique, une activité méconnue, Les cahiers de la librairie, n°5, nov 2006.
JEANNERET Y., et SOUCHIER E., Pour une poétique de l'écrit d'écran, Xoana, n°6, Jean Michel Place, Paris, 2000
SOUCHIER E., JEANNERET Y., et LE MAREC J. éd, Lire, écrire, récrire, Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Bibliothèque publique d'information, Paris, 2003.
STALLMAN R., Le droit de lire, in BLONDEAU O. et LATRIVE F. " Libres enfants du savoir numérique ", Editions de l'éclat, Paris, 2000. Publié initialement dans les Communications of the ACM, volume 40, n°2, 1997.

20/11/2006

Nouveaux savoirs, nouvelles ignorances

Nouveaux savoirs, nouvelles ignorances: l'exemple de la lecture numérique

Le texte suivant est la base de mon intervention à la réunion du comité des relations internationales scientifiques et techniques de l'Académie des Sciences, le 14 Novembre dernier.

Il reprend certains passages d'un article qui devrait paraître dans la revue du syndicat des libraires, sous le titre " la lecture numérique, une activité méconnue ".

Comme l'intitulé de notre réunion l'indique, les technologies de l'information et de la communication interfèrent avec la diffusion du savoir scientifique, et d'ailleurs aussi, au moins pour partie, avec leur production.

Une de ces interférences est le croisement entre la diffusion de l'information et du savoir scientifique, et, précisément les nouveaux savoirs caractéristiques des usages du numérique.

Ces nouveaux savoirs sont essentiellement des savoir-faire. Et ils entretiennent des relations complexes, ambiguës, non seulement avec la culture scientifique et ses propres savoir-faire, mais aussi avec d'autres savoir-faire génériques, culturels au sens large.

Nous aurions pu prendre comme exemple le " savoir-compter ", selon la formule de Thomas Crump (1) - vous connaissez la polémique aux Etats Unis sur l'utilisation des ordinateurs scientifiques à l'école - le " savoir-publier ", ou le " savoir-écouter ".

Je vous propose de nous concentrer sur un exemple que je connais un peu mieux, et qui est sans doute pertinent pour la réception de l'information et de la culture scientifique: le savoir lire, autour de l'exemple de la lecture numérique.

Codification de la connaissance

Mais, au préalable, je voudrais souligner la principale caractéristique de ces nouveaux savoirs (précisément en tant que savoir-faire) : ils reposent sur une codification de la connaissance portée par les technologies de l'information.

La codification de la connaissance, en général, convertit la connaissance en un contenu reproductible, par exemple un manuel imprimé, ou un programme informatique. Elle permet classiquement de stocker la connaissance à l'extérieur, d'extérioriser la mémoire.

Elle suppose trois composantes : un langage qui peut s'appliquer à diverses connaissances, du vocabulaire technique à l'intelligence artificielle ; une modélisation qui est l'application spécifique de ce langage à la connaissance visée, du traité de grammaire au moteur de recherche ; un support technique qui assure la conservation et la reproductibilité du produit de la modélisation, du rouleau de papyrus au numérique.

Les technologies de l'information jouent selon différentes directions. Elles disposent d'un langage qui permet de simplifier la codification des connaissances " factuelles ", " élémentaires " et, en même temps, elles poursuivent, avec l'intelligence artificielle, l'objectif de modéliser des connaissances complexes. La numérisation garantir l'extériorisation de la connaissance sur différents supports, et, en même temps, elle impose une codification minimale.

Un exemple pour illustrer cette notion de codification des savoirs : la Société Boeing, qui avait été à l'origine d'un premier langage de description des documents (GML), a ensuite développé des logiciels d'aide à la maintenance des avions s'appuyant sur la documentation technique au format SGML ; elle s'intéresse aujourd'hui à la codification de la formation à la maintenance. On a là, je crois, un exemple de la montée de la codification de l'information à la connaissance.

Il faut préciser que le seul transfert sur un nouveau support n'entraîne pas une nouvelle codification de la connaissance, mais une simple codification de l'information selon les normes du nouveau support. Un traité de grammaire, codex manuscrit ou livre imprimé, représente une certaine codification du savoir du grammairien. La seule numérisation du livre ne crée pas une nouvelle codification du savoir : pour cela, il faudra réaliser, dans l'ordre de l'informatique, l'équivalent du travail de codification dans l'ordre de l'écrit imprimé. C'est tout le problème de l'usage des technologies de l'information dans l'enseignement.

Lecture numérique, un nouveau savoir ?

J'emploie la notion de lecture numérique pour la distinguer de la lecture à l'écran, afin de rendre compte précisément de l'idée d'un nouveau savoir faisant appel à la codification.

Selon cette opposition, très simplifiée, la lecture à l'écran a tendance à rabattre le texte numérique sur d'autres formes traditionnelles, et elle n'inclut pas de nouveau savoir spécifique de lecture. La lecture numérique a affaire aux spécificités du texte numérique, ce à quoi renvoie la notion d'hypertexte, et elle met en œuvre un nouveau savoir, une technologie propre de lecture reposant sur la codification du savoir-lire. (Je rappelle qu'il n'y a pas de relation univoque entre un type de texte et un type de lecture). 

Six activités permettent de décrire le savoir en œuvre dans la lecture numérique : navigation, marquage, copie, prospection, structuration, annotation (2).

Je laisse pour la fin la navigation.

Le marquage de lecture est effectué à travers les signets ou marque-pages. En anglais, mieux qu'en français, le marker et le bookmark (la balise et le signet) font partie de la même famille lexicale et sémantique, rapprochant le monde du web et celui du livre. Le marquage par les signets permet de sélectionner des sites, et de les réserver soit en vue d'une future lecture, soit pour préparer certains traitements ultérieurs.

La copie numérique, particulièrement facile et puissante, est partout : pour télécharger,  enregistrer, imprimer, ou adresser. La lecture numérique s'accompagne d'une prolifération des copies à laquelle nous avions été préparés par la photocopie. Ces copies numériques ne sont rien d'autre que des versions de lecture : il faut adapter le format et la lisibilité, sélectionner, enregistrer, constituer la bibliothèque numérique personnelle.

La prospection consiste à appliquer au texte des opérations de traitement automatisées ou semi-automatisées d'ordre logico-linguistique. Le grand public utilise surtout les moteurs de recherche et les aides à la traduction. Un point important pour la lecture est l'intégration de ces outils de prospection au poste de travail personnel.

La structuration, c'est la mémoire. Comme tout lecteur, le lecteur numérique veut garder une trace de ses lectures et pouvoir se livrer ultérieurement à une remémoration. Après les moyens déjà bien établis des listes de liens classés et des dossiers, des logiciels Web 2.0 proposent des interface d'accès à l'internet qui permettent de classer les textes reçus automatiquement ou recherchés (3).

L'annotation est l'opération qui permet de soutenir une future lecture, ou d'associer un commentaire au texte. La publication d'annotations est très répandus sur les blogs : soit directement (c'est le sens original de la notion de web-log, journal de lecture du web), soit indirectement à travers les commentaires déposés sur les articles. 

Le lecteur partage ses propres repères, soit en dressant une liste (roll) de liens sur son blog, soit en participant à une indexation collective et publique (tags). Il a d'ailleurs la possibilité de mettre en circulation, directement, les textes qui l'intéressent (RSS). Finalement les blogs peuvent être analysés comme une grande procédure de publication de lectures.

Ainsi le lecteur est constamment engagé dans une sorte de lecture collaborative, qui non seulement conditionne le succès de la sienne, mais est au fondement même du fonctionnement du web.

Si le web est devenu aussi facilement un nouvel espace public pour la lecture, c'est qu'il est fondamentalement non seulement un réseau de textes, un type de littéralité numérique, mais aussi un réseau technique de lectures : la navigation repose fondamentalement sur le lien hypertextuel, qui n'est rien d'autre, de ce point de vue, qu'un dispositif technique de lecture.

Naviguer, est ce lire ?

Je reviens maintenant à l'activité première, primitive du savoir-lire numérique, que l'on appelle couramment la navigation. Naviguer (le mot anglais, browser, veut dire feuilleter) est ce lire ?

Partons d'un fait d'expérience facile à observer : le recours à l'imprimante. Le lecteur suspend son activité de recherche, de navigation, de consultation ; il lance l'impression de la note, de l'article, a fortiori du rapport ou de l'étude, et poursuit sa lecture sur des feuilles de papier imprimées.

Il faut donc supposer que la fatigue visuelle et cognitive de la lecture à l'écran est plus importante dans le cas d'une lecture soutenue ou approfondie. Certaines études sur le sujet (4) constatent d'ailleurs une réduction de la lecture approfondie en environnement numérique.

Or cette lecture soutenue est la forme matérielle de la lecture d'étude qui s'est construite , pour l'Occident, autour du lien établi, depuis le XIIème siècle, entre lectio et meditatio.

La lecture numérique excelle pour la lecture d'information et la lecture d'exploration, ce à quoi correspond la notion de navigation ; elle achoppe sur la lecture d'étude.

En soi la question du confort de lecture, au niveau matériel ou typographique, n'est pas négligeable (5)(6). Mais surtout elle renvoie aux contraintes de concentration et d'attention - c'est à dire d'attention dans l'espace et dans le temps- propres à la lecture d'étude et que nous retrouvons au niveau du texte même.

Parler d'une lecture d'étude numérique, c'est viser une lecture qui tirerait le plus grand parti du potentiel numérique du texte pour un travail d'étude, ce qu'on appelle l'hypertexte, c'est à dire une lecture qui s'appuierait sur une profusion presque infinie d'entrées et de chemins.

Or, si le public dispose, jusqu'à un certain point, d'instruments d'écriture hypertextuelle sur le web, il n'a pas de dispositifs de lecture hypertextuelle, qui permettrait par exemple de choisir un type d'entrées et de les articuler dans une séquence de lecture.

D'une certaine façon, le potentiel hypertextuel du texte numérique est toujours trop puissant pour la lecture d'étude. Il faut, en quelque sorte diminuer la lumière : totalement, en passant à la lumière naturelle de l'imprimé ; partiellement, en utilisant des versions appauvries du texte numérique, ou des textes faiblement " augmentés " par le numérique (peu d'entrées, peu de liens). Le web d'ailleurs est déjà un texte numérique dont le potentiel hypertextuel est appauvri, la rusticité et l'économie du " lien à tout faire " étant la contrepartie de cet appauvrissement.

Pour le moment, alors que la lecture d'information dispose d'une base numérique assez complète, la lecture d'étude reste, dans le meilleur des cas, une lecture assistée par l'ordinateur et l'internet, un processus hybride qui alterne les opérations de traitement informatique et les phases de réflexion approfondie à partir du papier.

Une autre solution est évidemment concevable : celle qui verrait le développement de logiciels de lecture numérique respectant à la fois la richesse du potentiel numérique, la logique des savoirs liés aux différentes lectures (information, étude), et la possibilité pratique d'articuler selon différentes stratégies de lecture les fonctions que j'ai rapidement mentionnées (7).

Ignorances assistées par ordinateur ?

Pour approfondir cette situation finalement plutôt paradoxale de la lecture numérique, opérons un déplacement du " comment ? " au " qui ? ", de la technique au sujet, c'est à dire de la lecture au lecteur.

Les lecteurs confirmés n'ont pas de difficultés à maîtriser le caractère hybride de la lecture d'étude numérique. Ils ne confondent pas information et connaissance ; ils ont appris à suspendre la navigation pour mieux se concentrer ; ils jonglent avec les formats, s'ils estiment nécessaire de compléter leur travail par une prospection informatique du texte, ou plus simplement pour conserver leurs annotations.

Mais la situation est bien différente pour le lecteur débutant ou peu expérimenté, qu'il s'agisse de sa compétence de lecture en général, ou de sa maîtrise de la technique. Ici les risques de désorientation sont grands : on navigue sur la toile, rebondissant d'information en information, et on croit lire.

Ce risque est renforcé par le fait que l'ingéniérie de la lecture d'information ne correspond nullement à un savoir de débutant. Les moteurs de recherche, par exemple, sont une combinaison assez complexe d'indexation intégrale, et d'utilisation des liens hypertextuels pour produire un classement qui figure la pertinence des résultats.

Autrement dit le lecteur débutant est dans une posture de simulation décalée puisqu'il met en œuvre des traitements automatisés correspondant à une compétence de lecture qu'il ne possède pas. Le risque de mauvaise lecture ne tient pas à la technologie. Il n'est pas, comme on a pu le dire, inhérent à l'hypertexte.

Mais la confusion sur le type de lecture (information ou étude) et le manque de maîtrise de la technologie peuvent se renforcer et produire de telles mauvaises lectures.

Essayons de récapituler, à partir de notre exemple, les risques d'une sorte d'ignorance assistée par ordinateur. J'en relève quatre :
- l'enchevêtrement du savoir codifié, de l'automatisation, et du savoir traditionnel et des traitements qui en relèvent. Cet enchevêtrement impose une véritable dextérité qui est la marque du savoir numérique.
- la non-neutralité de ce qui est codifié. Dans les faits, le système penche du côté d'un certain usage qu'il s'agisse des fonctionnalités ou de la stratégie.
- la nécessité de connaître le modèle, sinon le langage de la codification.
- enfin le risque de contresens chez ceux qui ne disposent pas de cette connaissance.

Ces risques de nouvelles ignorances sont attachées comme une ombre aux nouveaux savoirs réels construits autour des pratiques numériques. Les anglais parlent de " reading without literacy ", qu'on pourrait traduire, sur un mode funèbre, par " lecture illettrée ", ou, plus sobrement, " lire sans savoir lire ".

Constituer et apprendre le savoir-lire numérique

Quelques mots, pour conclure, sur les conditions sociales de développement de ces savoirs.

Le cadre dans lequel se met en place la lecture numérique est d'une nouveauté radicale dans l'histoire de la lecture.

Les pouvoirs publics, politiques ou religieux, qui, à d'autres époques, jouaient le rôle principal, n'ont presque aucune influence directe sur le processus, ayant décidé, dans beaucoup de pays, de ne pas influer sur l'orientation des logiciels, et dans la plupart, de se limiter à une vision étroite et empiriste de " l'alphabétisation numérique ".

Les technologies de l'information relèvent donc d'un projet industriel, et il convient de mesurer le changement inouï que représente un savoir-lire d'origine industrielle. Un projet tel que Google Print va nécessairement confronter le lecteur à cette situation paradoxale d'accéder à des textes prédisposés à une lecture d'étude, sans dispositif technique explicitement conçu à cette fin.

Dans cette situation, il est notable que le développement réel de la lecture numérique provient d'un troisième acteur, désigné habituellement comme l'usager, et que j'ai proposé d'appeler le (s) lecteur (s) numérique (s). Dans d'autres contextes, on parlera de " société civile ", de " public " , ou d' " amateur ".

Le rôle de ce nouveau sujet collectif, véritable co-producteur de la culture numérique, est une question des plus fascinantes. De là proviennent sans doute des textes, des lectures, et toutes sortes de nouveaux objets éditoriaux. Il apparaît que le public du numérique, le politique s'abstenant et l'offre industrielle ne le satisfaisant pas, a décidé de faire de ces nouveaux savoirs ses propres " objets ", mais cette nouvelle société des lecteurs numériques est-elle à même de produire une technologie de lecture complète, intégrant l'étude ?

Références

(1) Thomas Crump, Anthropologie des nombres, Seuil, 1995.

(2) J'ai essayé de replacer ces fonctions dans leur historicité, dans Idée du lecteur , in " Nouveaux médias, nouveaux langages, nouvelles écritures ", Editions L'entretemps, 2005.

(3) Par exemple, le logiciel Netvibes.

(4) Ziming Liu, Reading behavior in the digital environment : Changes in reading behavior over the past ten tyears, Journal of Documentation, vol.61 n°6, 2006.

(5) Jacques André, Alain Paccoud, Ecrire pour l'écran, irremplaçable typographie, dans " La lecture numérique : réalités, enjeux et perspectives ", Presses de l'ENSSIB, 2004.

(6) Hartmut Obendorf et Harald Weinreich, Comparing link marker vizualisation techniques - Changes in readin behavior, Université de Hambourg, 2006.

(7) Alain Giffard, La lecture numérique à la Bibliothèque de France, à paraître, aujourd'hui sur http://alaingiffard.blogs.com

28/08/2006

L'écriture et la lecture numériques comme pratiques culturelles

La note qui suit est le memo d'une intervention au Congrès de l'Association des bibliothécaires français, qui s'est tenu du 9 au 12 juin dernier. Ce congrès fêtait le centenaire de l'ABF.

Ce texte reprend quelques éléments déjà publiés ici.
C'est un exercice un peu rapide pour inviter à une approche moins techniciste de ces questions.
Il a été publié par l'ABF dans les "Actes du centenaire" ici:

http://www.abf.asso.fr/article.php3?id_article=674

Votre association m'a invité à intervenir sur l'écriture et la lecture numériques. En quelques minutes, je ne prétends pas dresser un tableau complet de cette question. Mais il me faut surtout préciser ceci: l'angle d'attaque ne sera pas la technique, mais l'usage, les usages, ou plutôt les pratiques, c'est-à-dire l'examen de ces deux pratiques techniques - l'écriture et la lecture numériques- comme pratiques culturelles.

Dans une période récente, j'ai essayé, dans cette perspective, de produire un cadre d'analyse général pour la lecture numérique, puis présenté une approche des blogs, ainsi qu'une contribution sur le téléchargement de la musique.

Encore faut-il que ces choses, l'écriture et la lecture numériques, existent, qu'elles aient atteint un stade minimal de consistance technique. Je pars du principe que le web a constitué le plan d'opérabilité de l'écriture et encore plus de la lecture numérique. Non pas parce qu'il en serait le seul exemple, ni même le meilleur sur le plan expérimental, mais parce qu'il réunit les deux conditions nécessaires: la caractère effectif qui permet d'analyser une pratique culturelle comme pratique sociale et la modélisation, à travers les protocoles (qu'elle soit ou non suffisante est une autre affaire).

Partir de l'entrée "pratiques", c'est se rattacher à une approche que les bibliothécaires connaissent bien et qui fut, celle, par exemple de Michel de Certeau qui, dans l'Invention du quotidien, avait précisément choisi de développer l'exemple de la lecture.

On dira qu'il y a une pratique lorsque l'usager n'est pas un simple public de l'institution, ni un simple consommateur des services, et qu'il participe de manière autonome au dispositif technique. Autrement dit, on ne s'arrête pas à la question du "comment", on pose aussi la question du "qui".

Mais, dans la mesure où les industries de l'information, comme industries culturelles, visent précisément à investir les désirs des sujets, leurs envies, adopter une approche "pratiques" plutôt qu'une approche "technique", c'est nécessairement revendiquer le risque de la critique, ou comme Certeau le disait déjà, d'une polémologie des pratiques culturelles: une analyse qui distingue, sépare et parfois oppose ces pratiques.

Ecriture numérique: communication, journal subjectif, industrialisation de l'intimité

Des instruments d'écriture numérique, on peut dire quelque chose de très simple: leur développement comme produits ou services industriels a constamment suivi une pente qui était le modèle de l'écriture - communication: traitement de texte, PAO, présentation, webs, mails, sms. A contrario, le développement des moyens techniques d'écriture pour appuyer la pensée, sans parler de la création, est mineur. Je sais qu'il existe des gestionnaires de plans ou d'idées, mais leur utilisation est infinitésimale, ce qui souvent se comprend.

L'écrit numérique, selon sa pente la plus courante, est un support de communication, pas de pensée. L'exemple des blogs est intéressant précisément parce qu'il traduit un déplacement par rapport à cette orientation.
Dans mon travail sur les blogs, j'ai proposé de considérer la datation - la présentation chronologique inversée- comme l'équivalent, dans l'ordre de l'expression individuelle, de la programmation, dans les mass media.

Danah Boyd dans son article " Broken metaphors: blogging as liminal practice" donne la parole à Jennifer, une blogueuse:

"Avec le blog, c'est comme si nous étions dans un grand square public; chacun a apporté sa caisse à savons; elles sont à peu près de la même hauteur, et tout le monde lit en même temps".

Everyone's reading at the same time. Tout le monde lit au même moment.

Remarquez que les auteurs de blogs sont définis comme lecteurs de leur propre message. La synchronisation par la datation et l'ordre chronologique inversé créent une temporalité rhétorique, une impression de "faire la même chose en même temps", un cadre de vie commun aux blogueurs, finalement une communauté. Je vous rappelle le we - blogs de Peter Meyerholz.

Communication, synchronisation, communauté: voilà le premier versant de l'écriture numérique à l'œuvre dans les blogs.

Il est donc intéressant d'interroger la métaphore du journal intime, couramment évoquée.

Rappelons nous ces hypomnemata, écrits aide- mémoire, dont Foucault dit qu'"au sens technique, ils pouvaient être des livres de compte, des registres publics, des carnets individuels servant d'aide - mémoire..."

Cet aide mémoire peut être aussi bien un journal d'opérations (comptabilité, navigation) qu'un journal de "publication de soi" (publicatio sui), un journal objectif ou subjectif.

Dans tous les blogs, à un degré ou à un autre, le jeu sur journal objectif/ journal subjectif, espace public/ espace privé est un élément central.

Par exemple, Figoblog, que je considère comme la meilleure source d'information sur tout ce qui a trait à la bibliothèque numérique, déclare se consacrer à la fois à la bibliothéconomie, et aux confitures de figues, illustrant ainsi de manière plaisante les deux pôles, professionnel/public et personnel/privé.

L'écriture numérique conjugue la dimension communication (banalisation de l'expression individuelle publique) et la dimension "culture de soi". Nous sommes  bien en face d'un processus d'individuation, de subjectivation, individuelle et collective autour d'un instrument de mémoire. Il reste, c'est la partie proprement critique, à examiner la manière dont s'effectue cette subjectivation dans un contexte précis qui est industriel.

Je prendrai ici l'exemple de Skyblogs sur lequel j'ai mené une enquête en 2005.

La première constatation, c'est qu'il n'y a pas de communauté transversale des skyblogs. Les skyblogueurs sont coupés de la blogosphère et du web. Les liens entre blogs renvoient à l'entre - soi, à l'exposition du groupe territorial des amis.

Le deuxième point est la question de l'intimité.

Sur ce point, mes deux exemples préférés sont les suivants:

"Voilà ce skyblog est mon journal intime, donc je ne mettrai pas de photos et je ne donnerai pas mon nom". (ji08)

"Voilà c'est comme un journal intime les articles ne seront pas extra intime juste intime mais je vous préviens que si vous ne n'avez que ça à faire d'ecouter des histoires de collegiennes comme moi vous n'avez rien à faire ici desolé mais les autres bonnes lecture". (journal-intim 1)

Avec pas mal de conséquence, journal-intim1 est resté vide, comme ji08.

Jusqu'ici je n'ai pas mentionné la circonstance que Skyrock, loin d'être un simple hébergeur technique, était une radio musicale qui promeut avec succès l'habituelle culture World Ado à destination de ceux que Jérôme Bellanger, son PDG, a appellés la "première génération numérique".

Sur Skyblogs, la culture World Ado est diffusée de haut en bas, essentiellement à partir de la page d'accueil et des "tops", à travers des thèmes et des propositions d'identification. Des marques occupent sans vergogne le terrain, la gestion de leurs blogs étant parfois délégués à ces agents de changement décrits par Naomi Klein, qu'on voit ici en pleine action. Le succès de Skyrock d'abord, comme radio musicale, puis de Skyblogs, comme organisateur commercial de la communauté des ados, sont dus à leur capacité à capter certains des traits psychologiques et affectifs les plus caractéristiques du World Ado, et à les retourner sous la forme de messages d'identification et de formats technologiques.

C'est en ce sens que j'ai parlé pour les Skyblogs d'"industrialisation de l'intimité".

Lecture numérique: au-delà de l'accès aux textes

Dans l'ensemble, le mouvement est le même pour la lecture numérique, bien que les moyens de lecture proposés en général par les technologies de l'information soient particulièrement médiocres: on lit sur le web, mais il ne constitue pas réellement un environnement de lecture.

Cet aspect est précisément relancé aujourd'hui, jusqu'à un certain point, sur le plan technique, sur celui des usages, voire de manière limitée dans le domaine théorique.

Par exemple, bien qu'il y ait beaucoup d'exagération autour du Web 2, les instruments de "Folksonomie" ou de "Social Bookmarkings", c'est-à-dire de partage des métadonnées, des références au sein du public les lecteurs, attestent à mon avis clairement de l'émergence du lecteur numérique comme sujet collectif.

Les blogs eux-mêmes sont doublement des instruments de lecture: directement, parce que nombre d'entre eux sont des journaux de lecture, mais aussi parce qu'ils suscitent l'annotation, soit publique dans les commentaires, soit privée, dans les mails.

Plus généralement il faut poser et reconnaître, en en tirant toutes les conséquences, la dépendance du web comme système techno-culturel à l'égard de la lecture et du lecteur numériques, qu'il s'agisse d'une dépendance immédiate au niveau de la navigation (il faut qu'il y ait du lien et ce lien fonctionne comme lien de lecture), ou de la dépendance des moteurs de recherche, via le "page - ranking", le classement des résultats, à l'égard du travail de lecture.

La lecture "à l'écran" présente donc le paradoxe d'une opération structurante mais mal outillée. Ce paradoxe n'est qu'apparent: jusqu'à maintenant, le type de lecture privilégiée par le numérique est la lecture - information; il faut que le lecteur numérique détourne le dispositif s'il veut l'utiliser comme technique de soi.

De la même manière que j'ai fait référence à Skyblogs, j'introduis ici Google.

Vous savez qu'à l'origine Google est un projet technique de bibliothèque (Stanford Digital Library). Il est frappant de constater que la technique publicitaire du moteur de recherche (et donc son financement direct jusqu'à présent) repose aussi sur la méthode des mots clés. Google est donc une illustration assez parfaite de l'organisation industrielle de la lecture numérique.

Le sujet de la BNE est traité dans une autre table ronde. De fait le programme de la bibliothèque numérique soulève de nombreuses questions: régime économique, sélection des titres, nouvel encyclopédisme. Pour m'en tenir à la seule lecture numérique, c'est-à-dire à la réalité de cette lecture numérique comme lecture industrielle, je relève deux limites.

La première limite est inhérente au projet de Google et apparaît dans sa dénomination: "Google book search": le dispositif s'arrêtera à l'accès, voire, dans certains cas, à la communication des fichiers numériques, sans proposer de services de lecture.
Par exemple et sauf erreur, il semble que, dans un premier temps au moins, on ne pourra pas utiliser le moteur de recherche sur le texte d'un livre.

Cette orientation limitée à l'accès peut sembler curieuse. En numérisant, Google élargit son activité au-delà de l'accès. De fait le livre imprimé sera proposé à la lecture et le système devra prendre en charge, au moins les fonctionnalités primitives de lecture. D'autre part, le type de lecture qu'appelleraient les titres numérisés - en particulier pour les collections des bibliothèques- suscitera chez les lecteurs des activités d'annotation, de commentaires, d'archivage des lecteurs, et donc des besoins de logiciels adaptés.

La deuxième limite - je le regretterais si elle devait se confirmer - est l'abandon de l'utilisation des liens hypertextuels pour le classement des résultats de la recherche. Ce serait là abandonner le concept originaire de Google, et cette forme de coopération intéressante entre le travail collectif des lecteurs numériques et le service du moteur de recherche. Or il me semble que cette coopération - et plus généralement le déploiement du réseau de lecture numérique - ne sont pas moins nécessaires, et pourraient même être plus intéressants dans le cas des livres numérisés.

En évoquant Skyblogs et Google book search, j'ai voulu montrer que la critique des pratiques d'écriture et de lecture numériques, comme pratiques culturelles, ne pouvait être conduite sans analyse de leur industrialisation.

L'industrie est l'arrière fond du développement des moyens d'écriture et de lecture numériques. Il serait particulièrement vain d'imaginer des dispositifs techniques autarciques, purs de toute influence économique, ou qui dicteraient naïvement leurs besoins à l'industrie.

Dans une période où les industries de l'information rejoignent, et, parfois, fusionnent avec les industries culturelles, il ne s'agit pas d'opposer culture et industrie, mais plutôt de créer les bases et les règles d'une nouvelle coopération.

Dans cette perspective, les bibliothèques ont plus que leur mot à dire: un rôle à tenir. J'ai proposé qu'un travail soit lancé sur l'idée d'un "service de lecture numérique". La bibliothèque numérique devrait avoir un tel service, qui serait d'abord celui du lecteur numérique et serait donc organisé autour de la mémoire individuelle ou collective du (des) lecteur (s).

Au moment où l'A.B.F fête son centenaire, plutôt qu'à la bibliothèque numérisée, c'est à la relance de l'idée de bibliothèque dans l'univers du numérique que je vous invite.

Références

"Sur la bibliothèque numérique européenne", "Garder le silence? Musique et internet", "Skyblog et blogosphère", "Idée du lecteur: la lecture numérique":
http://alaingiffard.blogs.com

Le dernier texte est paru dans "Nouveaux medias, nouveaux langages, nouvelles écritures", L'Entretemps éditions, 2005.

   

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LA BIBLIOTHEQUE VIRTUELLE

Je redonne, à titre de documentation, le lien sur cet article paru, il y a dix ans (mai 1996) dans le numéro 10 de Résonance, la revue de l’IRCAM, sous le titre "Mnémoniques La Bibliothèque Virtuelle". Peter Szendy, rédacteur en chef de la revue avait voulu constituer un dossier sur les bibliothèques à l’occasion de l’inauguration de la médiathèque de l’IRCAM. Grâce à Claire Marquet, le texte était bien illustré et bien édité. De plus, il est correctement diffusé sur le net depuis cette date.

http://mediatheque.ircam.fr/articles/textes/Giffard96a/

03/08/2006

La lecture numérique à la Bibliothèque de France

Ce texte est une reprise largement remaniée de ma communication au séminaire général de l'ITEM, " De l'archive manuscrite au scriptorium électronique ", à l'invitation d'Aurèle Crasson, en 2005.

Je remercie mes amis de l'ITEM de m'avoir incité à ce retour sur une expérience qu'ils avaient si bien accompagnée.

précédents

Le projet de " Poste de Lecture Assistée par l'Ordinateur " de la Bibliothèque de France - souvent désigné à l'époque par l'acronyme " P.L.A.O " - n'était pas sans précédents.

Le plus célèbre était le dispositif imaginé par Vannevar Bush au tournant de la seconde Guerre Mondiale et intitulé " Memex ". Ce projet, d'ailleurs populaire, devait stimuler l'imagination de Douglas Engelbart et, plus tard, de Ted Nelson, inventeur de l'hypertexte.

En réalité, le projet de Bush lui même avait été précédé d'une station de lecture de microfiches, conçue par Golberg, avec le parrainage de Paul Otlet, une des grandes figures du monde des bibliothèques.

Ce point mérite d'être souligné : la lecture numérique est au croisement de deux tendances technologiques, la plus évidente étant attachée à ce que nous appelons en français " l'informatique ", et l'autre, une tendance en quelque sorte " sui generis " d'équipement et d'organisation du travail intellectuel.

Mais le modèle qui dominait la vision de l'informatique des bibliothèques à la fin des années 80 était bien différent et ressemblait plutôt à ce qu'une autre figure importante de l'informatique, Licklider avait proposé à la Bibliothèque du Congrès en 1970. Dans ce modèle, le projet technique était centré pour l'essentiel sur le catalogue, ou l' " information secondaire ", et la recherche de cette information.

Evidemment la liste organisée de la collection est une des pièces maîtresses de son système. Selon la célèbre formule, " une bibliothèque, c'est un catalogue ". Cependant  la concentration, devenue habituelle dans la profession mais redoublée par la technologie, sur un seul type d'information et d'activité avait une conséquence qui aurait surpris plus d'un bibliothécaire ancien : de tels projets en étaient venus à oublier littéralement le texte, la lecture, le lecteur lui même.

En ce sens, remettant la lecture au centre d'un programme technologique de bibliothèque, le PLAO marquait une rupture avec le modèle dominant et permettait d'anticiper ce qu'on appelle aujourd'hui la bibliothèque virtuelle.

prospective

Un projet comme celui de la BdF, et en particulier le volet numérique de ce projet, intègre nécessairement un certain nombre de choix, qu'on qualifie ordinairement de prospective ou de prévision.

La prospective n'est pas seulement nécessaire parce qu'on ne saurait concevoir une informatique de bibliothèque qui se développe à l'écart, et comme indépendamment de la tendance technologique générale. Elle dessine le plan d'extériorité des industries de l'information par rapport à la culture en général, et au monde du livre en particulier. Un exercice de prospective revient en somme à prévoir de quelle manière la technique croise la culture (ou s'impose à elle) et quelle marge stratégique est laissée pour déplacer ce point de croisement.

La prospective était particulièrement importante dans le cas de la lecture numérique, puisque cette hypothèse reposait sur trois options dont aucune n'était assurée : la banalisation de l'ordinateur, sa mise en réseau, la numérisation des livres.

Les deux premières prévisions n'étaient pas spécifiques à un projet de bibliothèque. Mais elles étaient fortement contraintes dans le cas français, par l'hégémonie du modèle du minitel et l'influence de France Télécom.

Pour l'ordinateur, l'alternative était la suivante : si l'ordinateur multimédia personnel n'était pas destiné à se banaliser, le P.L.A.O serait une sorte d'équipement spécifique, une " station ", selon la formule de l'époque, vouée spécialement au travail de bibliothèque.

Le raisonnement était redoublé dans le cas du terminal de réseau, où les bibliothèques devaient attendre beaucoup, selon le dogme officiel, de la formule à venir du minitel.

Nous avons opté, en sens contraire, pour un schéma selon lequel, non seulement, l'ordinateur personnel, hors ligne et en ligne, se diffuserait au point de constituer la plate-forme unifiée d'accès au texte numérique, mais aussi se modifierait au cours de ce processus pour devenir une véritable machine à écrire et à lire.

bibliothèque numérique

En ce qui concerne la numérisation des livres, la prospective était beaucoup plus difficile. De manière évidente, le texte électronique se diffusait, par exemple, sous la forme de livres électroniques, les e-books qui connurent une certaine célébrité à cette époque. En revanche peu d'initiatives majeures permettaient de prévoir la numérisation de livres imprimés, et particulièrement de livres anciens. On sait qu'il aura fallu attendre dix ans pour qu'un opérateur important -Google- relance cette perspective.

D'autre part, derrière la prospective se cachait une autre interrogation, sur la signification profonde de l'opération de numérisation. Dans le secteur des bibliothèques, la numérisation - ce à quoi poussait la notion équivoque de " gestion électronique des documents " - était plutôt conçue comme un service pratique, plus efficace, mais au fond du même ordre que la photocopie ou la microfiche.

La BDF rompait avec ce type d'orientation sur deux points fondamentaux :
- en adoptant une conception du livre numérisé, comme texte et non pas comme document,
- en s'efforçant de construire une collection numérique autour de la notion de textes de référence, c'est à dire en privilégiant le critère intellectuel.

Du point de vue du projet, nous étions convaincus qu'il fallait tenir les deux bouts de la corde: le programme intellectuel et technique de numérisation des textes, et la préfiguration des logiciels de lecture.

épisodes

Le travail sur la lecture numérique à la BDF connut deux étapes.

D'abord la réflexion fut conduite au sein d'un groupe de pilotage du projet " PLAO " auquel était associé un groupe de " grands lecteurs ". Puis la conception informatique fut intégrée au chantier général du système d'information de la bibliothèque. Deux prototypes différents furent alors produits et devinrent une partie du cahier des charges de la réalisation définitive.

Mais, début 94, une " réorientation " entraîna l'abandon définitif du poste de lecture, dont cependant les prototypes continuèrent à être utilisés quelque temps. La numérisation des livres était poursuivie jusqu'à 80 000 ouvrages, la réorientation des crédits bloquant le passage à la numérisation en mode texte. En même temps le repli sur une informatique locale entérinait sans le dire la perspective paradoxale d'une consultation dans les murs des ouvrages numérisés.

Aussi l'institution se trouva t-elle bousculée par la politique nationale de développement de l'internet, et l'injonction de mettre en ligne les documents déjà numérisés, opération conséquente sur le plan de l'architecture technique, qui fut finalement conduite et connue sous le nom de Gallica.

La surprise fut grande alors de voir le succès de la bibliothèque numérique dépasser tout ce qui avait été prévu y compris par les responsables initiaux du projet. L'institution pourtant ne semblait pas tirer fierté de cette réalisation et c'est à Jean Noël Jeanneney qu'il revînt, en 2005, d'être le premier président de la BNF à revendiquer clairement l'importance de la bibliothèque numérique, et à engager le débat et les projets actuels que l'on sait.

pratiques

La méthode retenue de 90 à 93 est un point important de bilan. Elle ne pouvait pas se réduire à une prospective honnête, un esprit de principe (une bibliothèque pour des lecteurs) et une dose de volontarisme politique.

En résumé, cette méthode, dont le mérite revient principalement à Bernard Stiegler, consistait à préférer une approche " pratiques " à l'approche habituelle dite " utilisateurs ".

Nous ne sommes pas partis de l'idée que l'informatique était un outil correspondant aux besoins connus de l'utilisateur pour autant qu'on sache les spécifier et lui même s'adapter à la technique.

Au contraire, nous nous sommes appuyés sur les pratiques des lecteurs et leur manière d'adopter la technique, éventuellement en la détournant, en la décomposant ou en l'intégrant de façon hérétique.
Cette démarche d'appropriation - au sens de " définition d'un propre "- emporte à la fois une critique de la technologie telle qu'elle se présente concrètement, à un moment donné, et une prudence sur l'activité de codification du savoir ; or la lecture, non seulement la lecture savante, mais toute lecture, constitue précisément un tel savoir que l'informatique entend codifier. C'est d'ailleurs là un des enjeux de ce que l'on appelle aujourd'hui, un peu rapidement, la " société du savoir ".

Ce type d'approche n'était pas très éloignée de la logique des usages, telle que Michel de Certeau l'a analysée, ni, à vrai dire de toute recherche technologique correctement menée ; elle n'était donc pas originale. Mais elle était rare à un moment et dans un contexte où prédominait le schéma de l' " informatisation ", c'est à dire, ici, de l'industrialisation des activités intellectuelles. Elle reste la pierre de touche pour l'appropriation critique du numérique.

C'est ainsi qu'un groupe de " grands lecteurs " fut constitué. Il comprenait notamment Jean Paul Demoule, Jean Gattegno, Christian Jacob, Jean Pierre Lefebvre, Bruno Paradis, Jacques Roubaud. Ces lecteurs furent équipés, chez eux, de micro-ordinateurs et de logiciels, en même temps que les textes sur lesquels ils travaillaient étaient numérisés. Cette expérimentation, consignée par eux dans les " Rapports des grands lecteurs " et abondamment discutée par le groupe que pilotait B.Stiegler, a permis d'élaborer les premiers éléments de conception du PLAO.

Cette méthode a été conservée dans la phase suivante qui a permis de réaliser et tester deux prototypes différents développés par l'équipe de Roger Laufer à Paris VIII, et l'Université de technologie de Compiègne, avec le concours de différentes sociétés.

fonctionnalités

Avec le vocabulaire technique auquel l'internet et le web nous ont habitué, le PLAO pourrait être décrit comme un navigateur de lecture, disposant d'un moteur de recherche local, et de fonctions de marquage (signets), d'annotation hypertextuelle et d'échange.

Au sein du groupe de pilotage du projet, le linguiste et informaticien Jacques Virbel était le meilleur spécialiste de l'informatique appliquée au texte et apporta la plus grande contribution au modèle fonctionnel du P.L.A.O.

Voici comment il présentait, dans le cahier des charges, ces différentes fonctions que résumait la notion de lecture active :

1) Fonction présidant à la constitution d'un corpus personnel : accès, identification, parcours de survol, feuilletage, sélection de documents, saisie, stockage.
2) Fonction facilitant la lisibilité : nombre et propriété des écrans, vitesse de défilement, mode d'intervention du lecteur, agencement logique et physique des fenêtres,
3) Fonction de structuration des corpus personnels : organisation des textes engrangés, indexation automatique et/ou manuelle ; repérage et balisage conceptuels logiques et linguistiques ; opérations de recherche, et de structuration.
4) Fonction d'analyse et de traitement de texte : annotation, commentaire associé à des passages, création de liens hypertextuels entre passages, typage et commentaire de tels liens ; gestion, classement, indexation des passages annotés, ainsi que des commentaires générés par la lecture.
5) Fonction de classement et d'archivage : constitution de dossiers structurés rangeant l'ensemble de documents et produits dérivés de la lecture.
6) Fonction d'édition
7) Fonction d'environnement de lectures et de dictionnaires.
8) Fonction de communication entre utilisateurs, entre utilisateurs et administrateurs de la bibliothèque, entre la bibliothèque et les autres serveurs de données.

lecture numérique

Aussi la première question, dans la perspective d'un bilan, porte t-elle sur l'existence même de la lecture numérique.

Y a-t-il lieu de chercher à définir les contours d'une forme particulière de lecture, singulière par sa relation avec la technologie numérique, ou bien cette lecture numérique ne serait elle au fond que la lecture habituelle, plus ou moins bien adaptée à l'écran ?

Cette question se dédouble d'ailleurs en une question de fait et une question de droit. Soit une première interrogation sur l'état de la technologie : voit on réellement des usages et des moyens techniques qui autorisent à parler de lecture numérique avec un minimum de vraisemblance ? et une autre sur la bonne manière de lire avec cette technologie, bonne lecture pouvant d'ailleurs imposer de modifier la technologie.

A la première question, il est possible aujourd'hui de répondre positivement. Il suffit d'être attentif à la signification culturelle des usages de la technique.

Premier point : le web, dont l'essor est immédiatement postérieur à l'expérience de la BdF, a créé le plan d'opérabilité de la lecture numérique, dans le sens où son succès a permis à la fois la diffusion d'un grand nombre de textes numériques, mais aussi la socialisation de ce type de pratique à travers un grand nombre d'actes de lecture, et une pratique régulière de lecture en ligne par les internautes.

Autour du web sont disponibles plusieurs logiciels qu'on peut rattacher, plus ou moins évidemment, à la lecture. C'est d'abord le cas du " navigateur ", terme français retenu pour traduire l'anglais " browser " qui veut dire " feuilleteur ". La métaphore anglaise est plus simple, plus directe que la française ; elle indique clairement qu'on a affaire ici aux fonctionnalités primitives correspondant dans l'univers du livre à tourner la page. Les moteurs de recherche produisent des index. On définit souvent leur usage comme une " recherche d'information " mais il n'est pas très difficile de l'analyser comme une pré-lecture. Dans le cas de Google, en particulier, la présentation utilise les liens, c'est à dire les références ou renvois aux divers sites pour produire le classement des résultats.

La combinaison du web et d'une recherche automatique s'appuyant sur les liens a ainsi créé une situation technologique très particulière. En réalité, le web ne peut " fonctionner " autrement qu'en s'appuyant sur les liens hypertextuels transversaux, c'est à dire sur les opérations de lecture. Ce point est trop généralement sous estimé : le lien de lecture n'est pas seulement un moyen pour l'internaute individuel de naviguer, il est l'axe de structuration générale du web.

Ce nouveau potentiel de lecture numérique est mis en œuvre par les services et usages de l'internet le plus récent, comme les blogs et les services du Web 2.

A l'origine, les blogs (contraction de web et log) ne sont rien d'autre que des journaux de lecture du web, des textes farcis de nombreux renvois, proposés par les lecteurs les plus actifs du web comme une entrée possible. Les blogs et la technique qui leur est associée (fils RSS, agrégateurs et syndicateurs) ont rapidement développé, comme l'autre versant de l'expression individualisée, des pratiques de lecture collective. J'ai essayé d'en rendre compte à travers la notion de " publication des lectures " : publication des textes lus eux même et de leur contexte, publication des références, et publication des annotations.

La pratique du marquage et des annotations, capitale dans le PLAO, se développe en particulier à travers les " tags ", marques du type des mots-clé, produits directement par l'internaute pour décrire aussi bien les textes lus que les textes écrits.

La lecture numérique existe et il est possible de commencer à établir le dossier d'une enquête sur cette nouvelle forme de lecture. Les lecteurs numériques se comptent en millions. En ce sens, l'orientation centrale du PLAO a été plus que confirmée.

A la différence des années 80 et 90, la réflexion sur un tel sujet ne consiste plus seulement à explorer les possibilités de la technique mais à proposer une analyse critique des usages réels.

hypertexte

Globalement les moyens techniques que je viens de survoler rapidement peuvent être rattachés à la notion d'hypertexte.

Comme orientation, l'hypertexte jouait un rôle important dans l'expérience du PLAO, non seulement dans le choix des spécifications fonctionnelles, et la vision de la lecture active, mais aussi, directement, par les contacts personnels que nous pouvions avoir avec les pionniers américains de l'hypertexte. Ainsi nous suivions les travaux de Ted Nelson qui était venu présenter Xanadu dans le cadre de l'étude de prospective technologique pilotée par Xavier Dalloz. Et en 93, nous invitions Jay Davis Bolter, créateur de Eastgate, et auteur de Writing Space, à présenter les siens lors d'un colloque que j'organisais avec Geoffrey Nunberg .

On sait que Bolter, dans Writing Space développe une théorie qui oppose trait pour trait le livre imprimé et le livre numérique, autour de la notion d'hypertexte. Cette théorie a connu un large succès, bien au delà de la sphère habituelle des spécialistes du texte numérique : elle joue un rôle clé par exemple, dans l'Age de l'accès de Jeremy Rifkin. De leur côté, au début des années 90, certains spécialistes américains de la littérature rapprochaient l'hypertexte de Nelson et la " french theory " de Derrida et Foucault, en s'appuyant sur les idées de prééminence de la lecture et des lecteurs.

Je crois que nous lisions les mêmes auteurs que nos partenaires américains, mais je ne suis pas sûr que nous les lisions de la même façon.

Fondamentalement l'hypertexte était reconnu par le programme comme la première orientation technologique qui permettait de réintroduire le texte dans un projet informatique. L'hypertexte joue ici de trois façons : comme la technique qui rend possible l'existence réelle du texte numérique et l'expérience de lecture à l'écran ; comme une technologie non seulement d'écriture mais aussi de lecture ; comme une tendance générale qui adopte le point de vue de la culture écrite pour évaluer l'informatique.

Dans une formule qui confine au slogan mais que je trouve excellente, Ed Barrett, éditeur de la collection du MIT sur l'hypertexte, a résumé cette tendance générale : non plus informatiser le texte  mais textualiser l'ordinateur (" not computerize the text, but textualize the computer").

Cette orientation a gardé non seulement toute sa portée générale, mais aussi toute son efficace technique. Il suffit d'opposer les nouveaux logiciels du Web 2 et la solution paradoxale retenue par Google pour ses bibliothèques numériques qui consiste à revenir en arrière, en abandonnant le principe d'appui sur les liens hypertextuels, liens de lecture, pour s'en tenir à la seule recherche sur les mots.

lire, savoir lire

Que la notion technologique d'hypertexte emporte la prééminence du lecteur est un débat. Que cette prééminence soit favorable ou contraire à la bonne lecture en est un autre.

Il me semble pourtant qu'une autre détermination, supérieure dans l'ordre pratique, doive aussi être retenue. Il s'agit du processus réel selon lequel la technologie, ici l'hypertexte, est diffusée et adoptée.

Autrement dit, il est impossible de séparer la méthode (l'art, la technique) et le sujet (le public, l'utilisateur, l'amateur), la lecture et le lecteur.

Dans le contexte de la BdF, les utilisateurs du P.L.A.O étaient les lecteurs de la future bibliothèque, et plus précisément les chercheurs, comme l'étaient les grands lecteurs expérimentateurs. Nous avions retenu l'idée d'une " lecture savante ". La perspective d'un poste de lecture pour le grand public, parfois évoquée sous l'appellation abrupte et significative de " Poste de lecture simplifié " fut rapidement délaissée, suivant la tendance qui vit se réduire toujours plus la place de ce grand public dans la future bibliothèque. Un tel projet nous aurait confronté à de toutes autres questions.

Si complexe que soit le P.L.A.O, il revenait " seulement " à codifier le savoir lire des chercheurs. Faire le point sur les instruments disponibles (informatique, linguistique, sémantique), imaginer le montage technique le plus probable, et observer les lecteurs lisant. Le dernier point est le plus difficile : le savoir lire des intellectuels, des lettrés est loin d'être totalement explicite ; il conjugue une ou des traditions, des spécifications disciplinaires ou autres, des logiques d'appropriation individuelle. En ce sens un tel projet est aussi une recherche sur la lecture.

Mais dans le cas de lecteurs experts, un point d'entrée solide sur l'appropriation des techniques de lecture numérique sera la comparaison avec la manière de lire classique. Pour les lecteurs maîtrisant moins bien la lecture traditionnelle, l'absence de méthode explicite de lecture numérique produit une situation particulière que certains chercheurs anglais appellent " reading without literacy ", une activité de lecture sans savoir lire, sans culture de la lecture. Le lecteur devient le client, le consommateur de divers services de traitement technique des textes. D'où vient qu'un peu partout, dans l'enseignement, une fois dépassé l'usage de l'internet pour la documentation et la gestion administrative, l'utilisation des technologies de l'information achoppe non seulement sur la question de la formation, mais sur celle du contenu même de ce savoir, autrement dit, sur l'absence d'un Didascalicon de la lecture numérique.

polémiques

J'ai évoqué plus haut (prospective) la relation entre la tendance technologique générale, et un projet culturel et numérique ; il me faut maintenant la préciser. Fondamentalement, les systèmes de lecture numérique sont d'origine industrielle. Cette lecture industrielle a son histoire. Elle s'est d'abord développée dans le cadre d'une informatique professionnelle, dans lequel les clients étaient des entreprises ou des grandes administrations. A partir du PC et du web, les industries de l'information rejoignent et, jusqu'à un certain point, fusionnent avec les industries culturelles : elles deviennent " orientées consommateur ". Le projet du PLAO se situait précisément à la charnière entre ces deux époques.

Dans l'enchevêtrement des polémiques qui caractérisaient, en général, le projet de la Très Grande Bibliothèque, les " nouvelles technologies "  étaient le champ d'un débat qui n'a cessé de s'amplifier depuis : sachant que de tels dispositifs imposent un travail commun de l'industrie et de la culture, qui définit le cahier des charges ? Si le PLAO a été la première victime de la " réorientation " de 94, c'est parce qu'il indexait la possibilité d'une autre coopération entre culture et technique. Il était évidemment de notre responsabilité de ne pas oublier le texte et la lecture dans un projet technique de bibliothèque.

Je ne vois pas quel excès d'aplomb il y avait à créer cette situation dans laquelle la bibliothèque - c'est à dire ses lecteurs- expérimentaient de nouvelles pratiques de lecture et s'appropriaient la technologie. Cette question est devenue plus vive que jamais.

actualité de la bibliothèque numérique

Les projets concurrents de la bibliothèque numérique européenne, de Google et de Yahoo ont heureusement et bruyamment relancé la question de la bibliothèque numérique. La conception technique de la TGB se déroulait dans une sorte de vide, ou du moins de rareté des références : il fallait les rechercher, les solliciter, en prendre la mesure. Les projets en cours se développent au contraire dans le trop plein de ce que Jacques Roubaud a appelé TONUTRIN, le tout numérique.

J'ai rappelé ailleurs que ce tout numérique ne devait pas conduire à l'effacement de la figure de la bibliothèque comme institution, mais, au contraire, imposait la relance de son idée. Ainsi le réseau devrait être l'occasion de constituer la première véritable bibliothèque européenne, parce qu'européenne dans son principe intellectuel.

Il faut encore affronter ce que pourrait être la relation entre cette bibliothèque et la lecture. Je propose de la modéliser autour de l'idée d'un " service de lecture numérique ", au sens où les bibliothécaires parlent d'un service de la salle.

Un tel service reposerait d'abord sur une certaine idée du lecteur numérique, c'est à dire sur une critique des pratiques numériques comme pratiques culturelles, et des subjectivités qui s'y attachent. Il emporterait en conséquence l'institution d'un droit du lecteur.

Il réorganiserait la technologie de la lecture numérique - dont la plupart des éléments existent déjà, mais épars, à la fois formatés et désintégrés, méconnus du fait de leur origine industrielle- au service de la mémoire individuelle et collective du (des) lecteur(s). La mémoire doit être l'axe de l'appropriation de la technique, comme elle l'a toujours été dans l'histoire de la lecture.

Du point de vue de la bibliothèque, la lecture-information est une méprise ; elle l'était à l'époque du PLAO et l'est restée. C'est à la lecture comme technique de soi que nous devons nous attacher.

Bibliographie

- Bolter Jay David, " Writing space ", Lawrence Erlbaum, 1991

- Chahuneau F, Lecluse Ch, Stiegler B, Virbel J, " Prototyping the ultimate tool for scolarly qualitative research on texts ", Actes de la 8ème Conférence annuelle du New Oxford English Dictionary, 1992

- Giffard Alain " Mnémoniques/la Bibliothèque virtuelle ", Résonance, n°10, Peter Szendy (éd), IRCAM, 1996.

- Giffard Alain " Petites introductions à l'hypertexte " in " Banques de données et hypertextes pour l'étude du roman ", Nathalie Ferrand (éd), PUF, 1997.

- Giffard Alain " Idée du lecteur. Le lecteur numérique ; le droit du lecteur ", dans Nouveaux medias, nouveaux langages, nouvelles écritures , Colette Tron et Emmanuel Vergès (eds), Editions de l'Entretemps, 2005.

- Giffard Alain " Le temps de la bibliothèque numérique européenne ", dans la Lettre de Confrontations Europe, avril-juin 2006

- Giffard Alain " Roland Barthes, la lecture et l'hypertexte ", 2004, et " La bibliothèque numérique européenne ", intervention devant l'assemblée d'Ars Industrialis, 2005.
Sur : http://alaingiffard.blogs.com

- Maignien Yannick et Virbel Jacques, " De la lecture assistée par ordinateur à la lecture interactive ", Littérature, informatique, lecture. Alain Vuillemin et Michel Lenoble (éds), PULIM, 1999

- Stiegler Bernard, " Machines à écrire et matières à penser ", Genesis 5, 1994, Jean Michel Place

- Stiegler Bernard, " Le temps de la lecture et les nouveaux instruments de la mémoire ", Sciences de l'information et de la communication. Textes essentiels. Daniel Bougnoux (éd), Larousse, publié auparavant dans la revue " Autrement ".

- Virbel Jacques, " Annotation dynamique et lecture expérimentale : vers une nouvelle glose ? ", in Littérature, n°96.

- Virbel Jacques, " La lecture assistée par ordinateur et la station de lecture de la BNF ", in Les banques de données littéraires, A Vuillemin (éd), PULIM, 1993.

- Virbel Jacques, " Reading and managing texts on the BNF station ", in The Digital Word, P.Delany, G.Landow (eds), The MIT Press, 1993.

   

02/05/2006

Le temps de la Bibliothèque Numérique Européenne

Babel Cet article m'a été demandé par La Lettre de Confrontations Europe et doit paraître dans son prochain numéro.

Tout ensemble de textes numériques, qu'il provienne des auteurs, des éditeurs, des bibliothèques, voire de collections particulières, ne forme pas une bibliothèque numérique.

Pour qu'il y ait bibliothèque, il faut trois conditions : que chaque titre soit sélectionné selon un critère explicite ; que la collection forme un ensemble intellectuel cohérent ; et, enfin, que cette collection soit elle même organisée.

Sous la même appellation de " bibliothèque numérique " on peut entendre deux acceptions bien différentes : le cas où une bibliothèque classique, avec sa propre logique de collection, est " numérisée ", c'est à dire son catalogue informatisé, ses textes transférés sur support numérique, et rendus accessibles sur internet ; le cas où, un certain nombre de textes étant disponibles sous forme numérique, leur rassemblement et leur organisation, en tant que collection, représentent, dans l'ordre numérique, l'équivalent de la bibliothèque classique dans l'ordre des textes imprimés.

La BNE relève clairement du second cas.

D'une part, il n'existe pas une telle bibliothèque européenne classique, prête à être numérisée.

D'autre part, l'addition des fonds des bibliothèques d'Europe qui ont été numérisés selon des logiques diverses et parfois contradictoires : valorisation, préservation, constitution d'une collection, ne saurait former un ensemble cohérent, et encore moins une bibliothèque européenne.

Autrement dit, la bibliothèque numérique européenne pourrait bien être la première bibliothèque européenne authentique, étant la première dont le caractère européen constituerait le principe intellectuel.

En ce qui concerne le contenu de la collection, la meilleure orientation - la plus significative sur le plan culturel, la plus forte sur le plan du symbole politique, celle aussi que le grand public saisirait intuitivement - est celle d'une collection complète des textes et auteurs de référence. C'est cette option que j'avais fait prévaloir à l'origine de Gallica. Dans le cadre américain, le projet " Open Content Alliance ", mené avec Yahoo, en est assez proche.

Cette option permettrait de poser une question fondamentale : quels sont les livres que les européens reconnaissent en propre comme les leurs ?

La question de la référence européenne est centrale. Elle appelle un montage, à la fois symbolique et technique et ce montage nécessite une croyance, cela qui nous pousse à dire : ces références sont les nôtres ; nous sommes les lecteurs de ces textes. La bibliothèque est une des institutions traditionnelles et centrales de ce montage. Au moyen de la bibliothèque, les hommes désignent les textes, les nomment, les rassemblent et disent : ce sont nos textes, gardons les pour pouvoir les lire.

Je ne prétends pas ici approfondir le contenu d'une telle collection, mais seulement l'illustrer par quelques exemples.

Un tel programme serait l'occasion de transposer la littérature latine européenne - c'est à dire l'essentiel du savoir européen pendant plus de dix siècles -  qui se rapproche dangereusement de son seuil de " non-transmissibilité " du fait de la quasi disparition de la lecture en latin. Il pourrait aussi, s'inspirant d'Alain de Libera (" Penser au Moyen-Age ") mettre l'accent sur les contributions des cultures juives ou arabes à la Renaissance du XIIème siècle.

La préface de Giorgio Colli à son Encyclopédie des auteurs classiques préconise de " garder ouvertes les barrières traditionnelles qui excluent, l'un de l'autre, les différents domaines de la culture ". C'est assez dire qu'une telle collection ne serait pas étroitement littéraire mais qu'elle devrait comprendre les grands textes de savoir de toutes les sciences ; Colli, par exemple, avait édité Fermat, Newton, Darwin, Einstein.

Nécessairement la question des textes des européens devrait être débattue. Je ne vois aucune raison d'y répondre de manière identitariste voire fondamentaliste : pourquoi la BNE ne serait elle pas l'occasion de découvrir la culture byzantine, indienne ou japonaise ?

Une telle perspective imposera, loin de toute procédure automatique, la sélection des textes. Il faudra choisir le bon exemplaire, la bonne traduction, ce qui nécessitera une coopération entre les bibliothèques d'Europe. Pour de nombreux auteurs, en effet, les exemplaires ou les éditions de référence sont dispersés sur plusieurs pays.

Sélection, collection : la BNE serait une véritable bibliothèque.

Reste à examiner le troisième critère : l'organisation. Dans l'univers classique des bibliothèques, cette organisation passe par le catalogue et le classement, les moteurs de recherche jouant un rôle comparable pour les bibliothèques numériques.

Il faut ici rappeler que Google, à l'origine, est un projet de bibliothèque (" Stanford Digital library ").

L'originalité, et tout l'intérêt de Google est d'avoir intégré à son système de classement les liens hypertextuels qui renvoient sur les sites, c'est à dire, finalement, les citations par les lecteurs. Dans cette perspective, Google Book Search, le programme de numérisation des livres, me semble constituer un recul, puisque, semble-t-il, le classement reposera sur la seule demande.

La BNE devrait, bien au contraire, s'appuyer résolument sur le réseau de ses lecteurs, non seulement à travers le moteur de recherche, mais en facilitant les diverses opérations de lecture numérique.

Ainsi conçu, le projet de B.N.E, loin d'être simplement réactif, associerait l'idée européenne dans l'ordre intellectuel, la relance de la bibliothèque comme institution, et la maîtrise stratégique des technologies de la lecture numérique.

Voir :
" Sur la bibliothèque numérique européenne, exposé à Ars Industrialis, 05/11/2005 "

" Idée du lecteur. 1. La lecture numérique "
In " Nouveaux medias, nouveaux langages, nouveaux écrits " Editions de l'Entretemps. 2005 

05/12/2005

Sur la Bibliothèque Numérique Européenne

Future_libraries01

Ce texte reprend mon exposé à la séance d’Ars Industrialis, le 05/11/2005, consacrée aux concepts et pratiques des technologies cognitives à partir de la question des bibliothèques numériques.

Lors de cette séance sont intervenus Jean Max Noyer, Philippe Aigrain, et Bernard Stiegler. Vous trouverez leurs textes sur le site d’Ars Industrialis.

dire : ce sont nos livres

Le point qui m’a le plus étonné dans le débat qui a suivi l’annonce de Google Print et l’intervention de J-N Jeanneney, c’est qu’on a tout de suite brodé sur les chiffres, sans discuter le contenu des programmes de numérisation.

Nous pouvons appeler cette question : la question de la référence, ou, plus simplement, la question du texte, c’est à dire de son oubli.

Je ne sais pas s’il faut considérer toute culture comme secondaire, mais c’est le cas, à coup sûr de la nôtre : relation, par exemple, de l’occident chrétien avec ses sources religieuses juives, philosophiques et scientifiques grecques, juridiques et politiques romaines.

La référence fait question, et il y a une généalogie de cette question que Pierre Legendre en particulier a problèmatisée. Pour assurer cette relation aux sources culturelles, à la référence – ce que Legendre appelle le « vol d’ancêtre » -  il faut un montage tout à la fois symbolique et technique. Ce montage nécessite, mais aussi il l’anime, une croyance, cela qui nous pousse à dire : ces références sont les nôtres ; nous sommes les lecteurs de ces textes.

La bibliothèque est une des institutions traditionnelles et centrales de ce montage. Au moyen de la bibliothèque, les hommes, le plus souvent à travers le pouvoir politique, désignent des textes, les nomment, les assemblent et disent : ce sont nos textes, gardons les pour pouvoir les lire.

Il est donc assez intéressant de constater que, dans la courte histoire des bibliothèques numériques, le pouvoir semble s’être fixé pour règle d’éviter la question de la référence.

Il n’y a pas lieu d’accabler les commentateurs qui se sont spontanément concentrés sur la question des chiffres ou des formats, puisque tout nous prépare à considérer cette question : la bibliothèque numérique, en oubliant de demander: quels livres, quels textes dans la bibliothèque ?

collection organisée

Evidemment (c’est presque l’ABC de la science des bibliothécaires) la question du texte ne se pose pas isolément : la signification de chaque texte est spécifiée par sa place au sein de la collection.

La bibliothèque de l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine, par exemple, est une bibliothèque de bibliothèques, et, comme telle, un bon observatoire de l’effet de sens que produit la collection sur le texte.

A l’examen, les bibliothèques rattachées aux auteurs dont l’IMEC a les archives relèvent de plusieurs types : la bibliothèque des livres écrits par l’auteur, la bibliothèque des livres écrits sur l’auteur, la bibliothèque personnelle de l’auteur, et, parfois, une bibliothèque des livres mentionnés par lui. Chacune de ces bibliothèques a sa propre organisation, son intelligence de collection, qui seraient inévitablement perdues si tous les livres étaient redistribués dans une collection unique.

Autrement dit le projet de bibliothèque numérique doit dire en quoi ces textes numériques se distinguent des autres, en quoi ils forment une collection.

Un point absolument central du projet de bibliothèque numérique  de la Bibliothèque de France avait été précisément la constitution d’une telle collection, contre les propositions de numériser « selon des critères de gestion ou de préservation », pratiques habituelles, par exemple, pour les microfiches.

Bien que la question du texte, de la référence soit en quelque sorte égarée dans les débats sur la bibliothèque numérique, le dogme bibliothéconomique selon lequel une bibliothèque numérique, comme toute bibliothèque, devrait être une collection organisée (en quelque sorte une version affaiblie de la question du texte) persiste encore, au moins dans la littérature professionnelle.

On retrouve cette habitude dans le manuel « Digital libraries », publié par le MIT en 2000.

William Arms y insiste sur le point suivant :

« An informal definition of a digital library is a managed collection of information…A key part of this definition is that the information is managed.”

Dans cette définition, le texte a disparu derrière l’information, opération parfois dévolue à l’équivoque notion de « document ». Mais W.Arms qui est un des meilleurs spécialistes de l’informatisation des bibliothèques reprend clairement la notion de collection. Toutefois il semble utiliser indifféremment l’idée d’organisation de l’information et celle d’organisation de la collection.

On avait l’habitude, auparavant, de distinguer le choix du texte, des textes, ce qu’on appelait le corpus, et l’organisation de la collection, ce qu’on appelait l’ordo, ordre qui était lui même un système d’ordres : ordre de la connaissance, ordre de l’étude, ordre de la lecture.

Ce principe, pragmatiquement (le pragmatisme est le mot d’ordre de la bibliothèque numérique; et c’est une grande douceur de vivre dans une époque où chaque chose est simplifiée, facilitée, et comme allégée par ce nouvel esprit pragmatique), pourrait donc être retenu : il y a de bons et de mauvais livres, pourquoi ne pas numériser plutôt les premiers ? certains livres vont assez bien ensemble, ils sont presque habitués à former une société de livres, pourquoi ne pas les numériser ensemble ?

à partir d’un conseil de Pascal Quignard

Dans sa « Rhétorique spéculative », Pascal Quignard oppose Fronton à Sénèque, ce qui n’est pas mal, et donne raison à Fronton, ce qui est beaucoup plus fort.

Je ne sais pas si Quignard va rallier la multitude des lecteurs de Fronton. On a commencé à oublier cet auteur dès les débuts du Moyen Age; c’est le type même du classique latin qui, selon Reynolds et Wilson, a « traversé d’épaisses ténèbres presque sans discontinuer de 550 à 750 » . Dans « Scribes and Scholars » ( « D’Homère à Erasme »), ces historiens anglais font remarquer que, « condamné à avoir toujours le dessous », ses manuscrits étant les premiers que grattaient les copistes, il ne survit que dans trois palimpsestes.

Fronton a écrit des Eloges de la fumée, de la poussière, de la négligence.

Je donne cet exemple pour préciser qu’on ne peut exiger des promoteurs de la bibliothèque numérique, pas plus que de tout bibliothécaire, de nous garantir qu’ils n’auront pas oublié Fronton, que le titre numérisé correspondra toujours à la meilleure édition, et finalement que la collection sera la plus cohérente et la plus systématique.

En revanche, une demande raisonnable, même d’après les critères de l’époque, serait de voir explicités les principes du corpus et de l’ordo : tel livre pour telle collection, pourquoi tel livre et telle collection.

On pourrait ainsi, sur le modèle de ce qui a pu être proposé par Jacques Virbel pour le livre numérique, distinguer deux acceptions de la bibliothèque numérique : le cas où une bibliothèque classique, avec sa propre logique de collection, est « numérisée », et le cas, bien différent, où, un certain nombre de textes étant disponibles sous une forme numérique, leur organisation, en tant que collection, est, dans l’ordre numérique, l’équivalent de la bibliothèque, dans l’ordre des livres imprimés.

Avec un brin de l’habituel laxisme, on peut considérer que « bibliothèque numérisée » et « bibliothèque numérique originale » relèvent du même ensemble.

qu'est ce qu'une bibliothèque européenne ?

Du point de vue de la collection organisée, les différents projets actuels de bibliothèque numérique adoptent ici des approches assez différentes.

Le projet de Bibliothèque Numérique Européenne est passablement évasif sur ce point, malgré les critiques adressées par J-N Jeanneney à Google sur le thème de la sélection. Il s’agirait, si j’ai bien compris, de sommer divers projets nationaux dont certains participent plus d’une politique de « valorisation », voire de préservation, que de la constitution systématique d’une bibliothèque numérique. Il serait certainement préférable d’éviter un patchwork qui n’aurait d’européen et de bibliothèque que le nom.

Le projet Open Content Alliance, avec Yahoo, dont on a surtout souligné les aspects politiquement corrects (domaine public, autorisation, formats), adopte une politique « opt-in » de pré-sélection, finalement assez proche de celle qui a prévalu à l’origine de Gallica : 18 000 ouvrages classiques (« classic works of American literature »).

Je crois que cette orientation reste une des pistes sérieuses pour la bibliothèque numérique européenne elle même. Elle permettrait de poser une question fondamentale : quels sont les livres que les européens reconnaissent en propre comme les leurs ?

De ce point de vue, la bibliothèque numérique européenne pourrait être la première bibliothèque européenne authentique. Par exemple, un programme pourrait s’inspirer d’Alain de Libera (« Penser au Moyen-Age »), et mettre l’accent sur les contributions des cultures juives ou arabes à la Renaissance du XII ème siècle. J’ai peur qu’on ne prenne pas tout à fait ce chemin là puisque – si j’ai bien compris- les français numérisant « en français », les allemands en allemand, etc, on risque fort, par exemple, de ne pas s’occuper du tout de la littérature latine, soit l’essentiel de la science en Europe jusqu’au XVIII ème siècle.

Nécessairement la question des textes des européens devrait être débattue. Il n’y a aucune raison d’y répondre de manière identitariste ou fondamentaliste : pourquoi la BNE ne serait elle pas l’occasion de découvrir la culture byzantine, indienne ou japonaise ?

Je plaide pour que la question du texte soit de nouveau posée, avec la plus grande liberté par rapport à la réalité physique des collections des bibliothèques. Qu’on cherche non pas l’exemplaire que l’on possède en magasin, mais le meilleur et qu’on l’obtienne en coopérant avec les autres bibliothèques : voilà le type de programme culturel que l’Europe pourrait susciter.

L’autonomie par rapport aux collections réelles est d’autant plus importante, qu’à la différence de la BNF pionnière, la bibliothèque numérique européenne ne sera pas, ou pas seulement, la somme de textes numérisés à partir des collections réelles. Elle devra aussi prendre en compte les textes diffusés sous forme numérique, sur le web pour simplifier.

Du point de vue du bibliothécaire, la question de la sélection (quel texte pour quelle collection ?) se pose ici de manière nouvelle : les « contenus internet » ne sont pas médiatisés, c’est à dire validés, comme ils peuvent l’être habituellement par différents intervenants: comités de rédaction, éditeurs, critiques… Le bibliothécaire (à tort) a le sentiment de se retrouver en « première ligne ». En réalité, il se retrouve dans un dispositif de médiation renouvelé.

C’est ici qu’il faut faire intervenir, dans la réflexion, le modèle proposé par Google.

Google : un projet de bibliothèque

Ce projet, pour le moment suspendu, est le plus intéressant à analyser.

Google Print, aujourd’hui « Google Book Search » (« Recherche Google livres »), c’est le refus de choisir : la bibliothèque numérique est la copie de la bibliothèque ou du fonds éditorial papier. La bibliothèque numérique est la bibliothèque numérisée.

Il est clair cependant que l’objectif est bien (voir la version bêta) de créer une seule bibliothèque numérique globale unifiée (cas des nouveautés qui ne devraient pas être numérisées deux fois, chez l’éditeur et dans les bibliothèques). Et ce qu’on ne retrouve pas dans ce projet, c’est la manière dont pourrait être restituée l’intelligence des bibliothèques – des différentes collections. Faisons donc retour sur Google et Google Print.

Google a été fondée, il y a sept ans, par deux informaticiens thésards. Ce point est bien connu et sa publicité permet de réactiver les habituels sophismes sur la technoscience et l’innovation. Moins connu, le fait que, dans l’équipe qui entourait-encadrait Larry Page et Serge Brin se trouvait Terry Winograd, un des champions de l’intelligence artificielle. Et curieusement aussi méconnu, le fait que l’étude était financée par Stanford, dans le cadre du volet « bibliothèques » des autoroutes de l’information, sur un programme précisément appelé « Stanford Digital Library ».

A la base, Google est un moteur de recherche, un outil de calcul à base d’indexation. Mais le point clé, l’idée originale est celle du classement des pages au delà des méthodes habituelles de recherche par indexation. Ce classement, « page ranking », par la « notoriété » (c’est le terme le plus souvent utilisé en français) est défini par Brin et Page comme une « mesure objective de l’importance des citations qui correspond bien avec l’idée subjective que les gens se font de l’importance du texte ». Lisez Brin et Page ici. En résumé, ce qui est mesuré et permet donc de classer les sites, c’est le nombre de liens hypertextuels qui renvoient sur eux.

La notion de citation est ici utile bien qu’elle soit l’exemple même des transpositions dont nous devons nous méfier, surtout lorsqu’elles sont métaphoriques. Le classement sur Google est donc dépendant du travail des lecteurs du web, du nombre de renvois sur un site qu’ils éditent. Mais, au delà, ce classement vaut comme un dispositif hypertextuel d’ensemble, une présentation des différentes césures de l’infinité du web, une organisation des divers parcours de lecture.

Bref la dépendance de Google à l’égard des lecteurs du web est double : individuelle et systémique. A ce titre, Google est fondamentalement une entreprise du monde de l’internet, mobilisant ses valeurs explicites.

Google Print, fils indigne ?

Il y a donc une différence importante entre Google et Google print, c’est le caractère beaucoup plus centralisé du deuxième. L’indexation par mots est la partie commune. Ce qui diffère, (si j’ai bien compris ; dans tout ce paragraphe, je me livre à une analyse assez éloignée des commentaires habituels et j’apprécierais toute critique ou information), c’est l’absence d’utilisation des liens dans Google print. Sur Google print, il semble bien que le classement sera strictement le produit du nombre de demandes ; autrement dit, il repose sur l’audimat et ne sera pas à même de représenter et d’utiliser le réseau des lectures.

Google Print s’éloignerait ainsi de l’hypertexte, de la philosophie du web, des idées même de Google.

S’ajoute à cela, le parti pris, particulièrement décevant, de traiter séparément le web (Google), les livres numérisés (Google Print), et la littérature grise (Google scholar) : on aurait difficilement pu trouver manière plus rustique d’approcher le moteur de recherche multimédia, qui est au programme de la bibliothèque numérique depuis au moins dix ans.

C’est assez cher payer l’abandon du point de vue des bibliothèques – l’oubli de la collection organisée au sein de la collection unique-  et des lecteurs considérés, à la différence de la philosophie du web, comme de purs consommateurs.

Le modèle de Google est celui du Grand Lecteur Universel qui organise toutes les collections virtuelles, et prépare toute lecture possible. Je me demande si, à l’occasion de Google Print, une autre piste ne serait pas possible qui consisterait, au contraire, à s’appuyer encore plus sur le travail des lecteurs, la citation, les parcours de lecture, encore plus significatifs peut être dans le cas de textes aussi construits que les livres.

la quantité, une grande question

La solution de Google, pour la bibliothèque numérique, comme pour le web, c’est le détour par la quantité.

La quantité est une grande question de l’histoire des bibliothèques, du livre, et du texte. On pense à Origène, Aboulafia, Lulle, Hugues de Saint Victor, mais aussi Montaigne, ou Leibniz. Dans l’« Advis pour dresser une bibliothèque » avant même d’aborder la question du choix des livres, Gabriel Naudé pose comme premier objectif, la quantité. Il relie cette question à celle de la gloire du prince, ici , Mazarin.

Et c’est effectivement cet argument –sous sa forme publicitaire contemporaine- qui a été mis en avant. La quantité du projet de Google aurait entièrement renouvelé la question et déclassé les projets européens.

A contrario certains critiques ont fait la fine bouche devant les premières réalisations de Google Print en considérant qu’en son état actuel, la collection ne permettait pas d’atteindre la « masse critique ».

Mais la quantité d’une bibliothèque, dans l’histoire technique et épistémologique du texte, ne se réduit évidemment pas à la quantité matérielle, au nombre de livres stockés. En termes modernes, nous dirions qu’elle ne se réduit pas aux couches basses du système, mais qu’elle concerne aussi les couches hautes. C’est à dire la lecture.

La lecture augmente le texte. Chez certains penseurs de l’art de lire, Aboulafia, ou Hugues de Saint Victor, il s’agit bien d’une augmentation réelle, quasi matérielle de la quantité de textes.

Dans une perspective familière aux adhérents d’Ars Industrialis, ce qui se joue autour de l’hypomnematon, c’est la relation entre la memoria comme lecture-écriture et l’anamnèse, la reminiscentia comme écriture-lecture. La quantité fait ici intervenir la lecture, le lecteur, sa subjectivité.

Le principe de Google, c’est le principe de la glose. En général, le web apparaît comme un grand commentaire, un hypertexte, renvoyant à la glose marginale. Mais, plus précisément, le produit du moteur est l’équivalent de la glose interlinéaire,  celle qui s’appuie sur le mot et produit le glossaire, l’index : le mot expliqué par le classement de ses occurrences.

Google à travers l’indexation et l’utilisation des liens pour le classement se présente comme le Grand Lecteur Universel du web. Mais précisément, à travers les liens, la procédure automatique du G.L.U mobilise, s‘appuie, est conditionnée en même temps qu’elle l’élargit et l’amplifie, par les lectures multiples des lecteurs numériques, à travers les liens hypertextuels.

La quantité de texte chez Google combine la lecture et la glose automatique (l’indexation) et la lecture et la glose humaine (classement par les liens). L’abandon de l’une au profit exclusif de l’autre, risque apparent de Google Print, signe une de ces régressions auxquelles les industries culturelles nous ont habitué, particulièrement significative ici dans le cas d’une entreprise à ce point structurée autour du modèle du web.

sur le modèle économique de Google

On débat encore d’abondance sur le « business model » (modèle économique ou modèle d’affaire) de Google. J’avoue que je ne comprends pas ce débat lorsqu’il se résume à l’alternative : les bibliothèques doivent elles ou non travailler avec des sociétés industrielles comme Google ? De toute évidence, le temps est bien passé où le développement technologique se faisait dans les murs, à l’écart du marché. D’ailleurs, si je me souviens bien, les relations avec les entreprises caractéristiques de cette période étaient bien loin de constituer un modèle opposable à l’offre de Google, y compris sur le plan éthique.

En revanche, l’effet du modèle économique de Google sur les projets de bibliothèque numérique, et à travers eux, sur les bibliothèques publiques elles même, est une question de première importance. J’ai d’emblée souligné (« où il est question de la bibliothèque virtuelle (et de google) » 15/02/05) la vraie nouveauté que constitue le financement des missions d’intérêt public par les industries culturelles et la dépendance ainsi créée à l’égard des revenus publicitaires.

Google est en effet une des entreprises les plus représentatives de l’état actuel des industries culturelles, industries assurant, via la publicité, le passage du devenir culture de l’économie au devenir économie de la culture.

Ce qui devrait tout de même intéresser les professionnels des bibliothèques, c’est que le financement de Google par la publicité, Ad Words et Ad Sense, s’appuie aussi sur le métier de Google, sur une activité de quasi-bibliothécaire : la création puis la vente de mots clés. Son thesaurus est un thesaurus.

Les travaux de Christophe Bruno sont ce que je connais de plus intéressant sur ce sujet. Voir : Google Adwords Happening.

Au delà des revenus publicitaires, et du cash que produit l’entrée réussie en bourse, Google est peut être intéressé stratégiquement par les probables déplacements de la valeur dans la production des contenus. Google Print offrirait une sorte de fonction de table de pré-lecture, service habituel des libraires, qu’elle pourrait chercher à valoriser ultérieurement, par exemple aux dépens des libraires électroniques. C’est comme ça que je comprends l’initiative, ou la riposte, du vieux partenaire, Amazon (« recherche dans le cœur »). D’autre part, à lui seul, un dispositif comme Google Print pourrait grandement favoriser l’apparition de nouveaux entrants dans le domaine des publications, par exemple, ceux que concerne Google Scholar.

Dans tous les cas, la situation créée par l’initiative de Google est l’illustration la plus évidente que, dans les domaines culturels les plus traditionnels, il n’est pas de stratégie sérieuse qui ne prenne en compte leur nouvelle dimension industrielle.

lecture numérique

J’ai centré mon intervention sur ce qu’on pourrait appeler les questions de la composition de la bibliothèque numérique (le « quoi ? ») ; j’aborde plus rapidement la question technique centrale de la lecture numérique (le « comment ?) et celle du sujet de la bibliothèque numérique (le « qui ? »), déjà traités ailleurs.

Un texte doit paraître, d’autre part, dans un livre coordonné par Aurèle Crasson, de l’Institut des textes et manuscrits, sur l’expérience de la lecture numérique à la Bibliothèque de France, quinze ans après.

Bernard Stiegler dans son texte a évoqué l’expérience du Poste de lecture assisté par ordinateur à laquelle Philippe Aigrain participait aussi.

Le PLAO était un navigateur de lecture pré-web, qui se caractérisait par une approche de la lecture comme lecture de texte et non pas comme recherche et consultation d’informations

Il mettait en œuvre un groupe de fonctionnalités que Jacques Virbel avait résumé comme le « complexe MAPS » : marquage hypertextuel, annotation (idée de lecture active, lecture-écriture), prospection (outils linguistiques), et simulation.

La démarche de la Bibliothèque de France consistait à construire une coopération entre industries, informaticiens, et un groupe de chercheurs considérés non pas comme des « utilisateurs » ou des « usagers », mais comme des praticiens, à travers leurs pratiques de lecture, d’étude, ici appuyées sur les NTIC, et mettant en œuvre des opérations cognitives que nous nous efforcions de comprendre.

situation actuelle de la lecture numérique

Apparemment, depuis quinze ans, l’environnement technique s’est beaucoup modifié, notamment avec le web qui a construit le plan d’opérabilité de la lecture numérique, et en somme, l’a fait exister.

Elle est pourtant toujours aussi mal outillée. Les industries à cet égard se répartissent en deux groupes : les industries de l’information modèle « logiciel » qui ne connaissent que les usages type de leur marché (ici, en gros, le traitement de texte), les industries de l’information modèle publicité qui ne connaissent que des consommateurs. En particulier, l’absence d’intégration fonctionnelle est devenue un obstacle majeur et irritant à la lecture numérique.

Il s’ensuit que certaines critiques identifient la lecture du web à une lecture zapping. Ils ont tort techniquement de confondre hypertexte et zapping. Mais il me semble incontestable que la cause immédiate de cette lecture zapping du web est bien l’absence d’un vrai dispositif de lecture numérique et l’incapacité des différentes industries de l’information à la produire.

Récemment j’ai essayé de reconstituer la généalogie des fonctionnalités des arts de lecture jusqu’à la lecture numérique :

Division dans la lecture,

Marquage de lecture jusqu’au marquage numérique hypertextuel,

Copie, copie dans la mémoire, copie numérique,

Traitement de ce qui est copié à travers la simulation des différentes positions de lecture,

Structuration-lecture de la mémoire,

Publication des lectures,

Lecture collective.

Je crois qu’un tel dossier a un intérêt spécifiquement technologique puisqu’il nous aide à critiquer l’oubli habituel de la technique dans l’approche informatique : oubli de considérer l’ordinateur et le réseau comme objets techniques, spécifiquement comme hypnonemata, et redoublement de cet oubli à travers celui des arts de la lecture, de la technologie de la lecture.

(J’accepte ici tout à fait l’idée de tradition).

Ce travail généalogique a aussi une perspective, un principe, c’est la constitution d’un dossier sur la lecture comme technique de soi.

C’est en ce sens que j’ai proposé quatre déplacements : du texte à la lecture, de la lecture au lecteur, du lecteur aux lecteurs, des lecteurs aux nouvelles subjectivités culturelles.

Un effet de ces déplacements, c’est la nécessité de reconnaître le droit du lecteur.

Ce droit du lecteur n’est pas nécessaire seulement pour garantir une activité traditionnelle, un droit coutumier aujourd’hui limité par la réglementation du numérique. Mais aussi pour faciliter les pratiques de lecture qui, non seulement tirent parti du web, mais sont à la base de son fonctionnement réticulaire.

bases du débat

Vous savez que différentes initiatives accompagnent le ou les projets de bibliothèque numérique.

Voici ce que pourraient être, selon moi,  les bases d’une intervention d’Ars Industrialis :

Une philosophie : la lecture, la lecture numérique comme une technologie dans la perspective d’une culture de soi démocratique.

Une idée de la bibliothèque numérique : comme réseau de textes et réseau de lecteurs.

Une perspective technique : construire les instruments techniques d’une lecture numérique ainsi conçue.

Une proposition juridique : mettre en place un droit du lecteur.

Un projet politique immédiat : prendre part au débat lancé par la commission européenne.

10/10/2005

La lecture: exercice spirituel, technique de soi

Augustin_lecteur Note de lecture sur " Bibliothèques intérieures " de Brian Stock

Idée du lecteur

Récemment, j'ai essayé de rapprocher le peu d'importance accordée par les différentes théories contemporaines de la lecture au lecteur comme sujet, de la question de la lecture comme technique de soi .

" Au fond, ce que nous ne trouvons pas dans la théorie de la lecture, et, notamment, dans la théorie littéraire de la lecture, c'est une conception de la lecture comme technique de soi au sens de Foucault. La théorie contemporaine s'est détournée de la tradition ancienne qui envisageait la lecture comme art , comme méthode, non seulement pour accéder au texte et contribuer à sa signification, mais aussi pour parfaire la culture du lecteur, en tant que culture de soi. "

Bibliothèques intérieures

Dans un livre récemment publié, Brian Stock propose précisément une telle approche de la lecture (et de l'écriture) comme pratique(s) méditative(s), de l'Antiquité tardive à la fin du Moyen Âge. Bibliothèques intérieures rassemble des essais parus entre 1997 et 2003, pour la plupart publiés en traduction par la revue " Conférence ".

En voici quelques titres : " Lecture, éthique et imagination littéraire ", " La connaissance de soi au Moyen Age " (leçon inaugurale au Collège de France), " L'histoire de la lecture : thérapies de l'âme dans l'Antiquité et au Moyen Âge ", " De la réminiscence philosophique à la réminiscence littéraire ". On trouvera un indice évident de la difficulté à " poser la question du lecteur " dans la traduction suivante : " Minds, Bodies, Readers " devient " Le corps, l'esprit, la lecture ".

Ces essais encadrent le livre non traduit de Brian Stock, " After Augustine, The meditative reader and the text ".

Ici je me contente de mettre l'accent sur certains traits de Bibliothèques Intérieures qui m'apparaissent intéresser les relations entre technologie et culture, et plus particulièrement la critique de la lecture. Nécessairement, mon compte rendu, sans être complet, durcit les aspects systématiques du livre.

Lecture et méditation

Le point central, c'est l'association lecture-méditation. Comme pratiques, lecture et méditation sont toutes deux des exercices, des exercices de l'esprit comme il y a des exercices du corps. A ce titre, elles peuvent être associées dans une séquence ordonnée, typiquement : lecture/méditation/prière/contemplation.

Brian Stock qualifie ainsi la lecture et la méditation de pratiques contemplatives, ce qui ne signifie pas qu'elles se confondent avec l'exercice de contemplation dont elles ne sont que la préparation, mais qu'elles relèvent de la vie contemplative.

Lecture et méditation sont doublement associées.

D'une part, la lecture qui n'a pas sa fin propre, qui n'est qu'un commencement, rebondit en quelque sorte dans la méditation. D'un point de vue éthique, le lecteur porte la responsabilité de l'expérience qui suit la lecture.

D'autre part, la méditation ne se conçoit pas sans l'appui sur les écritures ; elle est meditatio in lectione. Brian Stock reprend ici le point de vue de Jean Leclercq : " Dans la tradition chrétienne comme dans la tradition rabbinique, on ne peut méditer autre chose qu'un texte, et, puisquie le texte est la parole de Dieu, la méditation est le complément nécessaire, presque l'équivalent, de la lectio divina ".

Dans une telle conception, le rôle de la mémoire, ou, plutôt, celui de l'anamnèse ou réminiscence est décisif (chez Hugues de Saint Victor, c'est elle qui assure la qualité du passage entre lecture et méditation).

Historicité de la lecture comme exercice spirituel

Dans ce recueil, comme dans After Augustine, Brian Stock propose une historicité de ce type de lecture, c'est à dire une origine et une évolution, sous forme de deux bifurcations.

Le point de départ, c'est Augustin. Brian Stock considère qu'il " inaugure l'âge du philosophe lecteur dans la littérature occidentale ". Alors que la pratique de l'autobiographie, et même de la biographie peut être condamnée par Plotin, par exemple, Augustin insinue que connaissance de soi et représentation de soi ne peuvent être dissociées. " A travers une seule œuvre, les Confessions, Augustin a transformé la pratique contemplative de l'Antiquité en pratique littéraire et contemplative pour l'époque moderne ".

Après Augustin, l'histoire des pratiques contemplatives se développe à l'intérieur des exercices de dévotion associés à la lecture des écritures saintes.

Brian Stock distingue trois sortes de lecture, ou de philosophie de la lecture : la lectio divina (Anselme, Bernard, Guillaume de Saint Thierry, Guigues, Hugues de Saint Victor), la lectio spiritualis (Geert Groote, Richard Rolle, Thomas A Kempis, Ignace de Loyola, Erasme) et la lectio soecularis (Bernard Sylvestre, Alain de Lille, Dante, Chaucer, Pétrarque).

Pour s'en tenir à la différence entre lectio divina et spiritualis : la deuxième se développe à partir de la première quand celle ci tend à se scinder entre contemplation et analyse (c'est le moment propre d'Hugues de Saint Victor) ; elle manifeste la persistance d'une lecture contemplative, mais, en même temps, selon Stock, là où la lectio divina s'appuyait sur la continuité lecture/méditation, la lectio spiritualis peut s'appliquer aux états de pensée surgis à partir de ou après la lecture. La lectio spiritualis est plus " intérieure ", plus orientée vers le lecteur ; elle fera une place plus grande à l'écriture où à la composition d'images comme pratiques spirituelles.

Exercice spirituel, technique de soi

Il y a donc deux thèses chez Brian Stock : la première sépare la lecture méditative chrétienne du fond antique des pratiques contemplatives ; la seconde distingue lectio spiritualis et lectio divina.

La première thèse, appuyée ici sur les travaux de Pierre Hadot, reconnaît une continuité avec la " connaissance de soi " et la méditation antique. En revanche, Brian Stock diffère explicitement de Michel Foucault sur l' " écriture de soi ". La différence ne porte pas sur l'idée, mais sur l'histoire de la pratique. Au fond, Stock ne croit pas que le soi, comme " quelque chose sur lequel il y a matière à écrire ", soit une tradition déjà établie à l'époque d'Augustin (Foucault) ; il pense plutôt que cette tradition débute avec Augustin, après Augustin.

Un autre point de désaccord avec Foucault est le peu d'importance que Brian Stock accorde aux hypomnemata, et plus généralement aux aspects extérieurs de la technique. Pour Stock, à la différence de la Renaissance et de la Réforme, les changements intervenus dans la culture chrétienne de la lecture ont peu de rapport avec l'évolution de la technologie et de la culture du livre dans l'antiquité tardive (c'est à dire le passage au codex).

On trouvera dans ce livre des références proches de préoccupations très actuelles : sur les " maladies de l'esprit " et leurs thérapies, sur le rôle des exercices spirituels, sur la relation entre sujets et pratiques culturelles. Le débat à peine esquissé avec Foucault montre bien à quel point l'histoire du processus de " grammatisation " (B. Stiegler) est ouverte.

Références :

Brian Stock, Bibliothèques Intérieures, Jérôme Millon éditeur, 2005.

Brian Stock, After Augustine, The meditative reader and the text, Presses de l'Université de Pennsylvanie, USA, 2001

Revue Conférence, textes de B. Stock :
http://www.revue-conference.com/modele.php?page=auteur&idobjet=1507

Alain Giffard, Idée du lecteur, dans " Nouveaux médias, nouveaux langages, nouvelles écritures ", Editions l'entretemps, 2005
Ou :
http://alaingiffard.blogs.com/culture/2005/01/ide_du_lecteur__1.html